Notes de lecture

 

Le site de l'académie de Toulouse offre un recensement très complet des dernières publications. Nous ne présenterons ici qu'une sélection plus réduite de nouveautés à travers des notes de lecture ; les contributions spontanées sont bienvenues.

 

 

 

Bruce Bégout, La découverte du quotidien, Paris, Editions Allia,  2005, 595p.

Engagée dans un processus de déconstruction morbide, la philosophie postmétaphysique se trouve encore prise dans ce qu’elle rejette et échoue par conséquent à se convertir à la réalité non métaphysique de l’ici-bas dont l’examen est toujours repoussé ou différé.

Fort de ce constat, l’auteur entend sortir de cette forme d’impuissance et de procrastination en s’engageant résolument, mais non naïvement, dans une philosophie du monde quotidien pour y déceler les dispositifs ordinaires du monde toujours en train de se faire, de se défaire et de se refaire sans cesse.

L’intérêt d’une telle entreprise fait immédiatement question : que pourrait-on avoir à découvrir dans ce qui se donne comme le plus proche et le plus évident ? Le quotidien n’est-il pas toujours déjà là, toujours déjà découvert, comme une pure présence allant de soi et qui décourage par avance toute question ?

Mais cette habileté à éluder ou à éconduire les questions n’est-elle pas justement le ressort d’une dissimulation ? La sur-évidence du quotidien dissuade de l’interroger plus avant, et sa familiarité est telle qu’il reste finalement inaperçu et insoupçonné. Encourageant sa propre réduction à la banalité ou à la trivialité, le quotidien s’exhibe comme une facticité rassurante et se masque comme processus, processus de familiarisation qui implique pourtant une confrontation permanente à l’étrangeté du monde et à son inquiétante mobilité. Ce faisant, ce sont les linéaments de notre être-au-monde qui se trouvent obscurcis, si bien que nous cherchons à penser le monde ou à le transformer sans même savoir ce qui fait que le monde est monde, sans même comprendre pourquoi ni comment le monde est un monde.

Découvrir le quotidien ce sera donc mettre au jour le socle que suppose toute expérience et toute entreprise humaine, dévoiler la genèse de la quotidienneté, ce processus invisible de la quotidianisation fait d’ambiguïté et d’oscillation entre intimité et extériorité, sérénité et anxiété. Situant cette recherche dans le sillage de la phénoménologie, Bruce Bégout entreprend donc de dévoiler les conditions de possibilité de toute vie quotidienne dans ce qu’elle a de plus commun, cet ordinaire que tous les hommes ont en commun en tant qu’ils se rapportent à un monde. C’est, plus précisément, le projet d’une phénoménologie koinologique qui prend pour thème central la genèse passive de la vie quotidienne, ce qui s’institue en nous sans nous, dans notre commerce originel et continu avec le monde, non pas la somme des étants quotidiens infiniment variable dans son enracinement socio-historique, mais ce qui les quotidianise et les met en connexion les uns avec les autres pour en faire un monde.

Dans cette voie, ce n’est pas seulement la méthode phénoménologique qui est sollicitée, ce sont aussi les tentatives d’investigation du monde de la vie qui, avant Husserl (Avenarius, Simmel), ou après lui (Heidegger, Patocka, Schütz1, Merleau-Ponty), ont contribué à la réhabilitation philosophique de ce qui est le plus quotidien (A cette inscription philosophique s’ajoute d’ailleurs une longue et précise fréquentation de la littérature qui, de Thoreau à Beckett et à Blanchot, de Proust à Joyce et à Musil ou à Perec, a sondé ce tout du monde qui se tient dans les choses les plus ordinaires).

Cependant, ces phénoménologies du monde de la vie ont en commun un dogme central qui, d’une manière ou d’une autre, revient toujours à présupposer une évidence naturelle et absolue dans laquelle le monde se donnerait immédiatement comme fiable, stable et constant ;  dogme d’une adhésion antéprédicative et charnelle au monde, Urdoxa qui constituerait le socle originairement sûr du monde quotidien. Mais pourquoi cette «confiance générale indéterminée » plutôt qu’autre chose ? Comment et pourquoi serions nous invinciblement poussés à accepter cette croyance absolue en la stabilité du monde ? Ces questions légitimes , nées de la critique des phénoménologies du monde de la vie, portent le soupçon contre l’originarité de l’Urdoxa et suggèrent d’y chercher le résultat d’une formation cachée qui, parce qu’elle est passive, serait admise comme absolument première.

Prenant ainsi appui sur ce qui, chez Husserl, n’était encore que l’indice de l’activité constituante d’une subjectivité transcendantale, B. Bégout réoriente alors l’analyse phénoménologique vers le dévoilement d’une « formation de sens » socio-transcendantale qui excède de toute part l’idée d’une constitution subjective : une construction anonyme et collective du monde quotidien où s’organise le refoulement de la contingence et de la relativité inquiétantes du monde. A cette réorientation correspond donc une hypothèse qui est en réalité le cœur même de la thèse présentée, l’hypothèse d’une inquiétude originelle face à l’illimitation et à l’étrangeté du monde, non pas une inquiétude pré-historique où se liraient les balbutiements de la culture, mais un existential, c’est-à-dire un mode fondamental de notre être-au-monde. L’homme est dans le monde, mais il n’y est pas d’abord « chez soi », il y fait au contraire l’épreuve d’une inquiétante étrangeté liée à une double transcendance, celle du monde comme tel et celle d’autrui ; épreuve du doute face à ce qui se dérobe et trompe nos attentes, épreuve de la méfiance face à cet autre avec lequel toute coïncidence est impossible. L’existence peut ainsi être comprise dans sa double polarité, comme extase et ouverture à ce qui est absolument autre, comme persistance ou persévérance à être sous la forme d’un soi ; de la tension originelle entre ces deux pôles naît le processus de quotidianisation en tant qu’il consiste à masquer l’inquiétude de l’extase sous la familiarité de la stance.

La formation du monde quotidien et l’état de quiétude qu’il procure n’est donc pas un événement fondateur qui serait accompli une fois pour toutes, il s’agit au contraire d’une ritualisation continuelle qui tend à s’oublier elle-même comme ritualisation, c’est-à-dire comme cet artifice fragile et pourtant efficace qui suspend tout sentiment ambigu dans l’appréhension du monde. Processus inconscient où la genèse passive des habitudes organise, dans une pseudo-naturalité, le reflux de l’étrangeté et de la problématicité du monde, processus indéfiniment recommencé et qui révèle ainsi la permanence et l’indestructibilité de l’inquiétude originelle. L’analyse des structures fondamentales du monde quotidien (espace, temps et normalité), qui occupe la dernière partie du livre, confirme cette ambiguïté native, elle éclaire les modalités de la configuration d’un monde qui précède et supporte les constructions secondaires de la socialisation, mais elle fait aussi apparaître les pathologies de l’homme quotidien qui tiennent aussi bien à la déchirure soudaine et toujours possible du tissu quotidien qu’à sa fossilisation où toute vie risque de s’emprisonner. Entre ces deux extrêmes que sont l’étrangeté et la familiarité isolées l’une de l’autre et donc absolutisées, l’agir quotidien s’ingénie à préserver des relations dynamiques qui n’appartiennent ni à la créativité géniale ni à la violence héroïque, mais à la simple prudence, cette « disposition accompagnée de règle vraie, capable d’agir dans la sphère de ce qui est bon ou mauvais pour l’être humain » (Eth. Nic.,VI,1140b 5) ; non pas, à proprement parler, une phronesis, mais cette prudence des hommes ordinaires qui se déroule dans la sphère passive et anonyme de la quotidianisation. La médiocrité du quotidien est en réalité sa médiété où s’accomplit ordinairement la combinaison dialectique du familier et de l’étranger.

Côtoyant constamment les intuitions les plus fécondes de Freud, la koinologie que déploie l’auteur contribue ainsi à fonder philosophiquement une pensée de l’inconscient dont les prolongements sociologiques et anthropologiques feront l’objet d’un prochain livre.

1) Traducteur de Husserl (De la synthèse passive, Logique transcendantale et constitutions originaires, Grenoble, J. Millon, 1998), B. Bégout a également traduit Alfred Schütz, L'Etranger, Paris, Allia, 2003.)

Jean-Marie Tréguier

 

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Jacqueline Lagrée, Spinoza et le débat religieux,

Presses Universitaires de Rennes 2004

Jacqueline Lagrée réunit, dans ce livre, de nombreux articles et des contributions qui jalonnèrent, pendant ces 15 dernières années, différents moments de ses recherches sur Spinoza et, tout particulièrement, sur le Traité théologico-politique dont elle a assuré la traduction avec Pierre-François Moreau (Vrin). Mais il ne s’agit pas là d’une simple collection d’articles : l’auteur réorganise et retravaille ses publications passées pour donner à l’ensemble une unité autour d’un thème, le débat religieux, et de deux axes forts, l’analyse du TTP d’une part et le contexte intellectuel de sa rédaction d’autre part.

Etrange titre que celui de ce livre, s’il est vrai, comme le reconnaît J.Lagrée elle-même, que Spinoza ne discute pas, tant il a une conception forte de la vérité et la certitude de la détenir. Mais un des intérêts de l’ouvrage est de montrer combien le philosophe, malgré un isolement relatif, était en phase avec les débats de son temps, loin d’être un penseur « sans portes ni fenêtres », en correspondance seulement avec un petit cercle d’amis et de fidèles. L’auteur examine d’abord (ch. 1) « l’explosion de haine théologique suscitée par l’apparition du TTP et les accusations d’athéisme portées contre le maledictus Spinoza ». Au fur et à mesure des chapitres suivants, nous rencontrons, à travers des analyses comparatives de concepts, de notions ou de vocabulaire, les contemporains de Spinoza, grands et petits, proches et moins proches. Pèle mêle : Clauberg, L.Meyer, Galilée, Raymond de Sebond, Hobbes, Mansvelt, Cherbury, Herbert, Fénelon. Ici, J.Lagrée expose le changement de paradigme qui eût lieu dans la conception du savoir au XVIIème siècle (du texte comme modèle de connaissance au texte comme objet de connaissance) ; là, elle analyse les différents sens de la métaphore du « livre de la nature » ; plus loin encore, elle indique les apports de Spinoza sur la question de l’interprétation, nous plongeant à chaque fois au cœur des débats intellectuels du siècle.

L’ouvrage s’attache aussi à ce qui fait le cœur du TTP, les rapports de la raison et de l’Ecriture Sainte, de la philosophie et de la théologie, du sens et de la vérité, de la raison et de la foi, à travers des études particulières sur la critique des miracles, la subversion des normes religieuses, la question de la tolérance, etc. A l’occasion de ces études, J.Lagrée soulève des questions qui interrogent la philosophie de Spinoza :

Pourquoi ne peut-on dire de Spinoza qu’il est un penseur athée ?

Si le refus d’un Dieu personnel transcendant et providentiel de manière individualisée rend dénuées de sens les pratiques religieuses comme la prière de demande ou l’accomplissement des rites, quel peut être alors le fondement des normes religieuses ?

La relativisation des normes telle qu’elle est faite par Spinoza dans l’appendice de l’ Ethique I aboutit-elle à leur destruction, à leur subversion ou à leur réévaluation ?

Pourquoi peut-on dire de Spinoza qu’il n’est pas un penseur tolérant ?

Etc.

Enfin J.Lagrée aborde, à différents moments, les modes d’expression de Spinoza, en particulier le vocabulaire stoïcien, indice d’une proximité et d’une distance avec les philosophes de l’Antiquité, ou encore la pratique spinoziste de la citation (à partir d’une typologie issue de Peirce).

Un ouvrage foisonnant et une invitation à redécouvrir le TTP dans le détail.

R. Le Clezio

 

 

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Leçons sur Descartes : Science et métaphysique chez  Descartes

Ferdinand Alquié. (La table ronde, 2005)

 

Prononcées à la Sorbonne, en 1954, prises en sténographie, publiées en 1955 par le Centre de Documentation Universitaire (Les Cours de la Sorbonne), les Leçons sur Descartes de F.Alquié viennent d’être rééditées aux éditions de la Table Ronde (Le petite vermillon n° 227). L’auteur a vérifié l’exactitude du polycopié qui a permis la première édition et en a conservé le style oral, ce qui donne au texte un caractère vivant et agréable.

F.Alquié s’est donné une règle de méthode (normal!) : ne jamais expliquer un texte du philosophe par un texte postérieur. « Jusqu’en 1640, écrit Alquié, la doctrine métaphysique n’est pas au point chez Descartes. Il importe donc, selon moi, de ne pas éclairer les textes du début de la pensée de Descartes par les textes postérieurs, et par la doctrine des Méditations ». (p 13) Cet interdit de l’explication rétrospective lui permet alors de tracer de manière claire et convaincante l’évolution de la pensée de Descartes et l’on saisit, au fil des leçons, les problèmes qui se posent au philosophe, les analyses qu’il mène, les précisions qu’il donne et les distinctions  qu’il opère, les solutions qu’il apporte ; ce qui donne à ces leçons l’allure d’un récit de la formation d’une pensée, bien différent, on s’en doute, d’une approche analytique comme par exemple celle de M.Guéroult (Descartes selon l’ordre des raisons), sans parler des nombreuses études plus récentes.

Le sous-titre de ces leçons (en fait, le titre original de la première publication, en 1955,  Science et métaphysique chez Descartes ) indique le fil directeur que prend F.Alquié pour suivre la formation de la pensée cartésienne, mais il ne faudrait pas comprendre ce sous-titre de manière restrictive : c’est bien toute la philosophie de Descartes que F.Alquié nous présente ici de manière claire et synthétique. Les questions qu’il soulève sont celles que tout lecteur de Descartes s’est un jour posées et si des publications plus récentes, comme celles de D.Kambouchner, J.M.Beyssade, J.L.Marion, P.Guenancia ou Kim Sang Ong-Van-Cung, apportent des réponses parfois différentes de celles de F.Alquié, il est bon de voir ces questions formulées ici avec précision et les réponses, toujours appuyées sur le texte même de Descartes, soutenues par des arguments forts.

Parmi ces questions, j’en relève quelques unes :

-         Première leçon : l’idée première d’une méthode et d’une science universelle (1619-1628)

-         « La méthode de Descartes est-elle vraiment première par rapport aux mathématiques et par rapport à toutes les autres sciences » ou est-elle issue des mathématiques et « se contente-t-elle d’étendre les procédés mathématiques à tous les autres domaines ? »

-         « Est-ce que Descartes croit à l’unité de la méthode parce qu’il croit préalablement à l’unité de la nature ou est-ce qu’il y croit parce qu’il croit à l’unité de l’esprit ? »

-         Deuxième leçon : la méthode et la science cartésienne de 1628 à 1637

-         Quels rapports y a-t-il entre les deux modes de connaissance que sont l’intuition et la déduction ?

-         « Qu’est-ce qui est simple ? » La simplicité, pour Descartes, est-elle dans la chose ou dans l’acte mental qui saisit la chose ?

-         Comment comprendre que Descartes nous dise « à la fois que l’ordre de la connaissance est un ordre vrai et que pourtant il n’est pas l’ordre de la chose » ?

-         Troisième leçon : la métaphysique cartésienne de 1628 à 1637

-         Quelles sont, chez Descartes, les raisons profondes du thème de la création des vérités éternelles ?

-         Quel lien y a-t-il entre le thème de la création des vérités éternelles et celui de la création continuée ?

-         Quatrième leçon : le doute cartésien (1637-1641)

-         Quels rapports y a-t-il entre la métaphysique du sujet et l’ontologie cartésienne ?

-         Quelle différence y a-t-il entre le doute du Discours et le doute des Méditations ?

-         Y a-t-il un ou plusieurs doutes chez Descartes ?

-         Cinquième leçon : du cogito du Discours au cogito des Méditations .

-         Le cogito constitue-t-il, pour le doute, une exception de fait ou est-ce une nécessité de raison ?

-         Est-il une déduction ou une induction ?

-         Pourquoi la formulation du cogito n’est-elle pas la même dans le Discours et dans les Méditations ?

-         Qu’est-ce qui est premier : le Cogito ou le Sum ?

-         Sixième leçon : le moi pensant dans la Méditation seconde.

-         Faut-il mettre sur le même plan les « actes » de la res cogitans : « entendre, vouloir, imaginer, sentir, »  ou bien faut-il accorder à l’entendement un quelconque privilège ?

A travers toutes ces questions et bien  d’autres encore qui sont soulevées dans les dernières leçons sur  Les preuves cartésiennes de l’existence de Dieu (1641-1644) , La véracité divine chez Descartes (1637-1644) et  La connaissance du monde (1644-1650) , F.Alquié rencontre ses contemporains, Gilson, Guéroult, Gouhier et Bréhier, en particulier, avec lesquels il dialogue, en quelque sorte, pointant ça et là les différentes interprétations du texte cartésien.

Pour une vue d’ensemble synthétique, claire et vivante de la philosophie de Descartes, il n’y a pas mieux que de commencer par la lecture de ces leçons de F.Alquié, prononcées quelques années après la publication de La découverte métaphysique de l’homme chez Descartes et un an avant celle de Descartes, l’homme, l’œuvre.

                                                                                         R.Le Clézio

 

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Le questionnement moral de Nietzsche 

André Stanguennec (Presses Universitaires du Septentrion, 2005)

« La philosophie de Nietzsche est une philosophie perspectiviste. Elle l’est, d’abord, par son contenu interprétatif, puisque les volontés de puissance qui constituent indéfiniment les significations du monde, sont des centres d’interprétation et que ces interprétations centrées sont autant de perspectives qui s’affrontent les unes les autres. Mais elle l’est aussi en ce qu’elle s’offre elle-même, conformément à son perspectivisme assumé, à une multiplicité de commentaires, tous légitimes à condition de s’ouvrir, de manière forte, aux autres, et de les laisser se déployer pour les dépasser dans le jeu indéfini des herméneutiques. Ce livre, sur la philosophie de Nietzsche part d’une hypothèse selon laquelle la perspective d’interprétation morale de cette philosophie est sans doute celle qui permet le mieux, d’une part, de rendre compte de son développement et de sa méthode propre et, d’autre part, de s’ouvrir aux autres perspectives interprétatives sur elle, en les comprenant sans les réduire, tout en les subordonnant ou hiérarchisant de façon rigoureuse ».

A.Stanguennec résume ainsi, en conclusion, un livre qui, dit-il par ailleurs, prend sa source dans des questions que ses étudiants d’agrégation lui posèrent en 97 et 98, le contraignant à chercher et à faire comprendre la rigueur profonde de la pensée de Nietzsche.

L’ouvrage, dans une première partie, suit pas à pas les œuvres de Nietzsche, de La naissance de la tragédie à La généalogie de la morale. Dans ce parcours chronologique, A.Stanguennec précise ce qui, pour lui, constitue le point culminant de l’œuvre de Nietzsche : « Nous entendrons d’abord le questionnement moral de Nietzsche comme la mise en question, progressive et méthodique, par Nietzsche, de la morale. C’est bien Ainsi parlait Zarathoustra qui nous semble à cet égard le point culminant de toute l’œuvre de Nietzsche, et non pas, paradoxalement, La généalogie de la morale, mentionnant pourtant la morale dans son titre en en faisant l’objet unique de son enquête. Seul le Zarathoustra, en effet, expose l’essai d’interpréter la morale au sein d’une éthique de la totalité mondaine, et seul cet ouvrage présente l’ensemble articulé des cinq hypothèses fondamentales nécessaires à l’interprétation de la morale dans le tout du réel : la mort de Dieu, la volonté de puissance, l’éternel retour, le surhomme, la « transvaluation des valeurs ». Un peu à la manière de ce que fut La Monadologie dans l’œuvre de Leibniz, mais sur un mode délibérément « musical », voire « symphonique », le Zarathoustra est la seule œuvre en laquelle le philosophe ait exposé la totalité de ses hypothèses, en même temps qu’elle indique ce que fut le problème central auxquelles ces hypothèses proposaient une réponse d’ensemble ».

Dans ce travail clair, précis et très pédagogique, notons en particulier les analyses très éclairantes d’A.Stanguennec, d’une part sur les liens entre le perspectivisme de Nietzsche et la volonté de puissance et d’autre part sur l’éternel retour ( L’idée de l’éternel retour a-t-elle une signification morale, comme maxime destinée à tester pour elle-même une volonté forte ? Ou a-t-elle également une signification physique ? S’agit-il d’un discours dont la modalité est purement hypothétique et problématique ou d’un discours assertorique ? « Car je t’aime, O éternité »). Toutes ces analyses conduisent à préciser ce qui peut sembler le paradoxe de la philosophie nietzschéenne : celui de se présenter à la fois comme une philosophie de la volonté et comme un nécessitarisme du Devenir.

A.Stanguennec, dans une dernière partie remarquable de son livre, met en question la morale de Nietzsche à partir de trois « perspectives » :

celle de Kant : « Une nouvelle morale grand seigneur ? ».

celle de Fichte : « Qu’est-ce qu’être moralement actif ? »

celle du matérialisme : « Le tragique et l’immoralisme impossibles ? »

Ces trois « perspectives » n’ont évidemment pas pour projet de réfuter Nietzsche : « Pas plus que Nietzsche, dans ses critiques des philosophies antérieures à la sienne, n’a cherché à « réfuter » ces dernières – ce qui eût été en partager les présupposés rationalistes et trahir son perspectivisme propre » – A.Stanguenec n’envisage « l’impossible gageure de tenter une réfutation de sa philosophie morale ». Mais si le perspectivisme de Nietzsche doit être pris au sérieux, alors il est une invitation à adopter d’autres perspectives que la sienne pour le questionner, une invitation, au fond à le contredire sans ménagement. La question de cette dernière partie de l’ouvrage devient donc : « comment philosopher avec Nietzsche (avec son perspectivisme en général) contre Nietzsche (contre sa perspective singulière) ? ». Suivent trois analyses passionnantes et stimulantes, poursuivies dans la conclusion par une synthèse des études de – des perspectives sur – la philosophie de Nietzsche.

R.Le Clézio

 

 

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Analyse et théologie : croyances religieuses et rationalité

            S.Bourgeois-Gironde ; B.Gnassounou ; R.Pouivet (ed. Vrin 2002)

 

            L’ouvrage est issu du colloque « Analyse et théologie » tenu en septembre 1998 à Nantes. Les articles qui le composent se caractérisent par un traitement direct et argumenté des grandes questions classiques de la théologie : la nature et la justification des croyances religieuses, la question du mal, celle de l’existence de Dieu, etc. Cette argumentation  directe des problèmes, caractéristique de la philosophie analytique en général, se retrouve donc ici sur la question de la croyance religieuse. Mais cette manière de poser les questions au premier degré n’exclut pas pour autant les références historiques soit dans des articles principalement consacrés à un point d’histoire de la philosophie de la religion, soit dans des articles plus nettement analytiques.

            Le premier article de l’introduction, de R.Pouivet, est une défense de la pertinence d’une « épistémologie de la croyance religieuse ». Le projet suppose d’abord, de manière plus large, qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre la rationalité et nos croyances en général. Nous pouvons avoir de bonnes raisons de croire à quelque chose et il n’y a pas de solution de continuité entre la connaissance et la croyance. Si donc on ne peut opposer de manière radicale un domaine du savoir qui serait aussi celui de la rationalité et un domaine des croyances qui serait celui de l’opinion ou des illusions, il est donc juste de s’interroger sur ce qui justifie nos croyances et sur le degré de certitude que nous pouvons  légitimement leur attribuer.

            Ceci posé en général, il est juste aussi, dés lors, de s’interroger sur la croyance religieuse et sur sa légitimité. Mieux : l’épistémologie de la croyance religieuse relève d’une éthique : il est de notre responsabilité, sinon de notre devoir, d’interroger nos raisons de croire ce que nous croyons. Comment mener cette enquête critique ?

-          Faut-il chercher une évidence fondatrice de la croyance religieuse, un point de départ indubitable d’une démonstration rationnelle, dans le cadre d’une démarche d’allure « cartésienne » ?

-          Ou faut-il considérer que la foi est sans fondement, qu’elle est « une forme de vie » en quelque sorte primitive et sans justification, dans le cadre d’une vision plus proche des remarques de Wittgenstein dans ses leçons sur la croyance religieuse  ?

-          Si l’on refuse ces deux solutions, reste une troisième voie, de style thomiste : la croyance religieuse pourrait être une affaire de rationalité et donc d’arguments.

      Le cadre de ces réflexions ainsi tracé, et la pertinence d’une « épistémologie de la croyance religieuse »        ainsi présentée, suivent un certain nombre d’articles et d’études :

-          L’argument ontologique par S.Bourgeois-Gironde : Une réflexion sur l’argument ontologique à partir de la logique modale et plus précisément de ce qu’on nomme une logique libre, c’est à dire d’une logique qui ne présuppose pas l’existence d’entités liées par des quantificateurs ni l’engagement ontologique des descriptions définies. Dans ce cadre, qui est aussi celui de la réflexion sur la fiction et les objets non existants, on refuse l’équivalence entre « être » et « existence ». Au terme de cette tentative pour rendre compte de la pertinence de l’argument ontologique, la conclusion de l’article est très modérée, hésitant d’une part entre une restriction de la portée de l’argument à une simple évaluation de la cohérence du concept de Dieu et d’autre part une reconnaissance de la nécessité de rendre l’argument ontologique dépendant de considérations a posteriori, concernant l’expérience religieuse ou l’ordre du monde.

-          Omniscience divine et futurs contingents par B.Gnassounou : un article passionnant qui analyse le problème de la compatibilité entre l’omniscience divine et la liberté humaine à partir d’un certain nombre de distinctions de base : nécessité accidentelle, nécessité causale et nécessité logique, - nécessité du conséquent et nécessité de la conséquence – faits « durs » et faits « doux »  - dépendance réelle et dépendance contrefactuelle, etc. B.Gnassounou analyse successivement les réponses de type occamiste, moliniste et boècienne.

-          Un nouveau programme en théologie naturelle par R.Swinburne : Une tentative pour fonder l’hypothèse de l’existence d’un Dieu sur les probabilités (théorème de Bayes) et sur la probabilité de la vérité de la théorie la plus simple, parmi la multiplicité des théories susceptibles de rendre compte des phénomènes à expliquer.

-     Perfection divine et propriétés positives par F.Nef : L’argumentum unicum d’Anselme et la preuve                    ontologique de Leibniz à la lumière de la preuve Gödelienne de l’existence de Dieu.

-          Epistémologie thomiste et épistémologie réformée par R.Pouivet : Une reprise, avec quelques légères variantes, du texte que l’on peut lire sur le site académique, dans la rubrique des conférences en lignes et des  comptes rendus de stages de formation.

-          La grammaire de l’assentiment revisitée par P.Engel : Une réflexion sur l’Essai sur la grammaire de l’assentiment du Cardinal Newman. Intéressant sur les degrés de l’assentiment et sur la distinction entre croyance et acceptation.

-          Le problème du mal et les perspectives de l’argument empirique contre l’existence de Dieu par R.Glauser : L’auteur commence par se demander si la signature d’un traité de paix entre athéisme et théisme est aujourd’hui souhaitable. Une réponse positive consisterait à admettre la pertinence de « l’athéisme amical » et du « théisme amical ». L’athéisme amical considère que la croyance du théiste est fausse, mais il admet qu’elle repose sur de bonnes raisons. Un athée inamical est celui qui nie qu’elle repose sur de bonnes raisons. R.Glauser considère qu’il est trop tôt pour déclarer un cessez-le-feu entre théistes et athées. L’article est par ailleurs très intéressant sur la question de la justification des croyances par rapport à un cadre préalable et sur la question de l’incommensurabilité entre les croyances.

-          Une théodicée analytique est elle possible ? par C.Michon : Faut-il comprendre cet article comme si l’auteur reconnaissait implicitement l’échec d’une théodicée analytique et plus généralement de toute théodicée philosophique et comme si, par conséquent, il ne restait plus qu’à s’en remettre à la consolation religieuse ?  La question se déplace en effet, peu à peu au cours de l’article, d’une analyse philosophique du problème du mal à une réflexion existentielle sur l’expérience religieuse du mal et sa justification pour le croyant.

-          Dieu et le risque : une perspective augustinienne, par P.Helm : une approche du problème classique de la théodicée (toute puissance et omniscience divines confrontées au problème de l’existence du mal et donc de la bonté ou  de la justice divines) à partir de la notion de « risque ». En permettant la liberté humaine, Dieu prend-il des risques, dans le sens où l’exercice d’une telle liberté donnerait un monde différent de celui que Dieu attendait ? P.Hem cherche une réponse au problème à partir des notions de « gouvernement positif », de « gouvernement négatif » et de « permission volontaire ».

-          Inférence théologique et degrés de qualité par  M.Malherbe : Un commentaire de la critique de « l’argument de l’ordre du monde » tel qu’il est présenté par Cléanthe, défenseur du théisme expérimental, dans la deuxième partie des Dialogues sur la religion naturelle de Hume.

-          Dieu, John N.Findlay et les raisons nécessaires par J.Y.Lacoste.

-          Du caractère de Dieu. Les propositions théologiques chez J.Stuart.Mill par M.Garandeau.

-          Averroès et les théologiens dialecticiens par A.Benmakhlouf

-          Logique, théologie et cabale au XVIIII° siècle  par J.Hansel

  R.Le Clézio

 

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(Sous la direction de) Jean Petitot, Francisco J. Varela, Bernard Pachoud et Jean-Michel Roy, Naturaliser la phénoménologie - Essais sur la phénoménologie et les sciences cognitives, CNRS éditions, Paris, novembre 2002, 796 pages.

Cet ouvrage collectif est la version française du livre Naturalizing Phenomenology : Issues in Contemporary Phenomenology and Cognitive Science, paru en décembre 1999, à Stanford University Press. Son ambition est de jeter un nouvel éclairage sur les rapports entre la phénoménologie (principalement celle de Husserl, mais également celle de Merleau-Ponty) et les diverses approches scientifiques contemporaines de la cognition. La question de la naturalisation constitue le thème commun aux seize contributions des chercheurs - essentiellement français et américains - spécialistes de la phénoménologie, de la philosophie analytique et des sciences cognitives.

Dans l’essai introductif, les éditeurs retracent l’évolution des sciences cognitives, de l’ancien behaviorisme jusqu’aux théories les plus récentes, comme l’émergentisme enactif. Pendant longtemps, les sciences cognitives ont négligé les données phénoménologiques et ont développé une théorie de l’esprit clairement réductionniste. Cette tendance initiale est maintenant de plus en plus contestée, par ceux qui mettent en avant le problème du « déficit d’explication » : comment l’esprit que nous expérimentons est-il relié à l’esprit tel que le conçoivent les sciences cognitives ? La phénoménologie husserlienne est aujourd’hui sollicitée afin d’aider à  combler ce déficit, sa méthodologie en première personne devant servir de complément interprétatif aux expérimentations en troisième personne. Seulement, ce rapprochement entre la phénoménologie et les sciences cognitives ne peut avoir lieu que sur un terrain commun, ce qui suppose la naturalisation de la phénoménologie. Bien entendu, la critique du naturalisme par Husserl ne peut être ignorée. Mais, ses arguments seraient aujourd’hui rendus caducs par deux « révolutions scientifiques », à savoir l’émergence d’une théorie des processus computationnels et celle d’une théorie de l’auto-organisation des systèmes complexes. Les « progrès de la science » autoriseraient donc l’intégration des descriptions phénoménologiques dans le cadre général des sciences de la nature et même leur mathématisation, laquelle est considérée comme un instrument clef de la naturalisation.

Cette interprétation de la naturalisation de la phénoménologie n’exprime en fait que l’opinion des éditeurs (ils semble même que leurs orientations philosophiques ne soient pas exactement les mêmes). Dans la suite de l’ouvrage, chaque contribution propose sa propre stratégie. Les essais de la première partie se focalisent sur les questions de l’intentionnalité, du mouvement et de la temporalité. La seconde partie étudie les rapports entre la phénoménologie et les mathématiques. Les articles de la troisième partie, intitulée « Nature et limites de la naturalisation », envisagent la possibilité du projet de naturaliser la phénoménologie husserlienne d’une manière plus philosophique et critique.

Ces nouveaux rapports entre la phénoménologie et les sciences cognitives vont dans les deux sens. D’un côté, les descriptions phénoménologiques servent de support à une modélisation physico-mathématique (voir, par exemple, l’article de Jean Petitot sur l’eidétique morphologique de la perception) ou à une recherche des bases neurologiques de la cognition (comme dans l’article de Varela sur la « neurophénoménologie » de la conscience du temps). Inversement, certaines données neurobiologiques récentes peuvent être considérées comme des confirmations des analyses phénoménologiques husserliennes (voir l’article de Jean-Luc Petit sur la constitution par le mouvement).

La déclaration d’intention non-réductionniste de l’ouvrage ne convaincra sans doute pas ceux qui considèrent la phénoménologie comme le « désaveu de la science » et refusent de s’engager sur tous les « ponts-aux-ânes », censés permettre un échange entre « la pensée » et les sciences. D’autres verront, dans cette confrontation avec l’empiricité scientifique, le moyen pour la phénoménologie de se renouveler et de concrétiser sa démarche, sans forcément y perdre son âme.

Gérard Amicel

 

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Clément Rosset , Le réel, traité de l'idiotie, Editions de Minuit, Collection "Reprise ",160 p.,9 €,ISBN 2.7073.1864.7

Qu'est-ce que le réel et de quelle façon perçoit-on la réalité ?

Est-ce que l'existence, manifestation de la réalité, est une notion déterminée par un sens précis ainsi que l'exprime la philosophie hégélienne en définissant le réel par le rationnel ou ne procède-t-elle pas d'une série de hasards quelconques qui finissent par déterminer un sens, un peu à la manière de Malcolm Lowry quand il décrit dans Au-dessus du volcan le chemin que décide finalement de suivre  le consul complètement ivre ?

Autrement dit est-ce que le réel résulte d'une logique interne déterminée et explicable ou bien n'est-il pas plutôt le fait de l'idiotie, c'est-à-dire de quelque chose d'à la fois solitaire, unique et inconnaissable ? (si le mot grec idiotes décrit une personne dénuée d'intelligence et de raison, il signifie d'abord simple, particulier, unique).

Cette interrogation du réel que propose Clément Rosset part d'une position critique face à la philosophie traditionnelle. Elle remet en question Kant et ses deux ouvrages fondamentaux, la Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique ,considérées comme "Critiques non critiquante ",et qui, selon l'auteur, débouchent toujours sur une forme de dogmatisme, mais elle s'oppose aussi à Hegel qui construit son système sur le concept de Savoir absolu , lequel ne donne que "l'illusion "d'un sens se développant à travers l'Idée, la Raison et l'Esprit. Clément Rosset en vient donc également à s'opposer aux "continuateurs contemporains "de Hegel, c'est-à-dire Bataille, Derrida et Lacan dont les travaux sont toujours fondés sur l'espoir d'un savoir, d'une explication à venir et pour qui tout se passe comme dans Le Procès de Kafka où l'on attend toujours d'avoir accès à la Loi.

Remettant en question la quête obstinée de la philosophie à vouloir percer le sens et la raison du devenir et de l'histoire, Clément Rosset entend rendre le réel à lui-même, à l'insignifiance. Il ne s'agit pas pour lui de décrire la réalité comme absurde ou inintéressante, mais à dissiper les faux sens qui l'entoure : il n'y a pas de mystères dans les choses, il y a un mystère des choses. Inutile de creuser les choses pour leur arracher un secret qui n'existe pas, c'est dans leur existence que les choses sont incompréhensibles.

L'étude du consul ivrogne d'Au dessus du volcan comme celles du désarroi amoureux ou de l'art apparaissent à l'auteur être les seules possibilités d'accès au réel. Elles se substituent aux démarches intellectuelles qui ne sont jamais que des spectacles du réel.

Clément Rosset analyse donc le sens que l'on donne au réel, comme sa version édulcorée, de la même façon qu'il étudie dans une seconde partie de l'ouvrage la grandiloquence -à travers laquelle on saisit Le réel dans l'écriture, la peinture, la musique et le cinéma -comme un moyen de lui échapper par le biais du langage et de la représentation.

Au terme de l'ouvrage se dessine le réel dans une perspective double, celle qu'offre l'idiotie :"Si le sort le plus général du réel est d'échapper au langage, le sort le plus général du langage est de manquer le réel. Il existe une chose indépendante du langage, qu'on appelle la réalité ".

Note de l'éditeur

 

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Edmond Ortigues, Sur la philosophie et la religion - Les entretiens de Courances. Recueillis par P. Le Quellec-Wolff et M. Tafforeau. PUR, Rennes, décembre 2003, 216 pages, ISBN 2-86847-855-7.

Présenté sous la forme d'un abécédaire, ce livre est la transcription d'entretiens qui ont occupé six demi-journées, durant les vacances d'été en 2001 et 2002. Edmond Ortigues y répond aux questions posées par Pierre Le Quellec-Wolff et Marie Tafforeau, sur sa pensée et sur sa vie. Avant d'être philosophe, Edmond Ortigues a été historien de la théologie; il a aussi participé à la renaissance de l'oecuménisme pendant la guerre. D'où le titre de ce livre.
Au début des entretiens, la la7icité est définie par la séparation progressive de la religion et du droit au cours de l'histoire. La religion, qui est d'essence collective, tend à devenir aujourd'hui une affaire individuelle. Mais par quels chemins?
Puis viennent des questions sur la biologie et la psychologie, en particulier l'aventure qu'a été la rédaction d'OEdipe africain; mais aussi sur l'histoire, et sur la doctrine médiévale des trois Ordres chez Haymon dAuxerre (à propos des discussions entre Duby et Dumézil). Peu à peu, les interrogations sont devenues plus générales, concernant principalement la théorie de la personnalité ainsi que la discussion des thèses de Quine sur la vérité.
Les derniers entretiens insistent sur la critique biblique et sur la question : comment identifier un dieu? Comment le distinguer de ce qui n'est pas lui ? Les trois monothéismes ne semblent pas avoir les mêmes critères pour identifier la divinité.
À travers la diversité des questions posées à Edmond Ortigues se dessine peu à peu l'unité d'un monde qui nous est commun, malgré les bouleversements imprévisibles que subissent les traditions. Tous les thèmes abordés sont finalement sous-tendus par l'idée que la philosophie n'est autre que la recherche de l'unité de ce monde, naturel et humain. L'éthique se nourrit des connaissances claires que l'on peut tirer de l'histoire des sciences et de celle des religions.

Table des matières

L'intelligence d'une vie
Bio-bibliographie en raccourci
Athéisme
Biologie
Coutume
Dakar
Enfant
Freud
Goodman
Histoire
Infini
Jus (le droit)
Kojève
Logique
Intermède historico-théologique
Mysticisme
Nécessité
OEdipe
Personnalité
Quelqu'un
Représentation
Symbole
Taquin
Unbewusst (l'inconscient)
Vérité
Wittgenstein
Xénophilie
Yahvé
Conclusion
Appendices
Index Nominum

Notule de l'éditeur.

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Jean-Luc Nancy, Au fond des images, Galilée, Paris, janvier 2003, 182 pages.

Quel peut bien être le fond de ce qui n’est d’abord que surface ? Quel autre fond secret que celui de la ruse, technique ou électronique, qui fait paraître ce qui n’est pas, et nous trompe par ses reflets, ses idoles ou ses écrans ? Vieille affaire de l’occident que cette déconsidération permanente de l’image, qui s’est nouée en deux motifs distincts mais depuis longtemps entrelacés : l’un, biblique, d’un Dieu qui ne donne sa vérité que dans le retrait de sa présence, l’autre, grec, d’une idéalité logique formant l’intelligibilité elle-même. Mais cette affaire trop vite entendue ne va pas sans ambiguïtés ni contradictions puisqu’en dénonçant, avec rage souvent, la superficialité de l’image, c’est aussi bien la puissance qu’irradie sa surface que l’on souligne. En six textes denses, écrits entre 1999 et 2002, J.-L. Nancy sonde cette ambiguïté, pour faire voir ce qu’est l’image en son fond ou ce qui, du fond de l’image, nous dévisage.

Cette ambiguïté, qui sera plus fortement nommée oscillation, l’image la tient avant tout de son évidence, qui est sa distinction, de sa proximité qui est éloignement. Chose qui n’est pas la chose, l’image, d’abord, se distingue ; elle se tient à l’écart du monde des choses en tant que monde de la disponibilité, elle se retire du monde en n’étant d’aucun usage, en se présentant dans cet écart. Aussi bien n’y a-t-il image que dans cette évidence : sinon il y a décoration ou illustration, c’est-à-dire soutien d’une signification. En ce sens, l’image est toujours de l’ordre du sacré qui signifie non pas le religieux, mais le séparé, le mis à l’écart, ce qui ne subsiste que dans son éloignement et qui nous porte et nous force à nous porter, infiniment, au-delà de nos visées et de nos mainmises. Comme le sacré, l’image est cette force, voire cette violence dont la contagion nous ravit à nous-mêmes, faisant irruption dans l’intimité de nos sens.

Sans doute y a-t-il aussi une violence de la vérité qui ne peut surgir qu’en ruinant l’ordre établi. D’où une caution ancienne pour une bonne violence que l’on veut reconnaître, sous des formes infiniment variées, à sa puissance de parturition. D’où, aussi, des confusions dangereuses et des falsifications commodes qui imposent que l’on parvienne à penser la différence qui traverse la violence. Progressant, là comme ailleurs, avec une grande finesse, J.-L. Nancy ébauche l’analyse d’une violence non violante qui, au contraire de son autre, se tient au seuil d’une révélation, dans son imminence, où Borges, comme le rappelle l’auteur, voyait l’essence du fait esthétique : un excès sur les signes, sans doute, mais qui ne révèle rien d’autre que cet excès, se tenant à distance de toute positivité. Il y a ainsi une monstruosité de l’image, une métamorphose qui emporte les formes, les dissout ou les excède. Nul doute qu’il y ait là violence, ou du moins possibilité toujours tendue d’une violence à survenir.

A cette ambivalence irréductible tient encore l’interdit de la représentation, non pas tant, d’ailleurs, la représentation du divin que celle de l’horrible tel qu’il s’est accompli dans la Shoah. Rencontrant ainsi la polémique qui a entouré et opposé les films de Spielberg ( La liste de Schindler) et de Lanzmann (Shoah), J.-L. Nancy entend la déplacer pour la dépasser. En notant d’abord que le re- de la représentation a une valeur intensive ou fréquentative qui en fait une présentation soulignée plutôt que répétée : en s’absentant à la chose prise dans son immédiateté, la représentation expose et exhibe la valeur ou le sens de quelque chose, et c’est justement en arrachant la présence à son immédiateté qu’elle la fait valoir en tant que telle ou telle présence. En somme, s’il y a, et pour qu’il y ait, représentation il faut qu’il soit question, en son fond, d’un rapport à l’absence dont toute présence se soutient. Or, si le nazisme a cultivé la représentation sous tous ses aspects, c’est pour en faire finalement une surreprésentation, caractérisée non pas tant par son aspect colossal ou démesuré, que par son intention d’accomplir une présence sans reste, toute saturée d’elle-même et qui anéantit, par sa seule manifestation, toute possibilité d’écart ou de retrait, toute possibilité d’image, et toute altérité. L’exécution sans reste de la représentation implique son exténuation, la réduction ultime du sens et l’écrasement de toute re-présentation. Montrer cela est impossible, sauf à refaire le geste du meurtre. D’où le soupçon de complicité ou d’inquiétante complaisance qui menace la représentation des camps. D’où, aussi, la seule alternative : une représentation qui ne se veut pas « des camps » mais qui met en jeu, comme telle, leur (ir)représentabilité, et dont l’enjeu est une vérité qu’il faut laisser inaccomplie pour qu’elle soit la vérité, la vérité sur la vérité.

Mais cet interdit de la représentation ne lui vient donc pas du dehors pour lui opposer défense ou empêchement, il est plutôt son propre suspens, comme sa réserve où se retient la présence, ce qui est là sans être objet. Tel est donc ce fond de l’image, à jamais au-delà et en deçà de tout accès, seuil ou imminence, qui définit l’infini dans le fini. Tel est encore l’autre du texte ou du discours, le dire non langagier ou le montrer de la chose en sa mêmeté, mais d’une mêmeté qui n’est pas celle du langage et du concept, qui ne relève pas de l’identification ni de la signification, mais qui ne se soutient que d’elle-même dans l’image et en tant qu’image. Au fond des images il y a donc le se-faire-un de toute chose et la possibilité d’une venue à la présence, la possibilité, pour quelque chose, de sortir de la dispersion du donné et de se donner à voir. C’est alors à une relecture aiguë du schématisme transcendantal que nous convie l’auteur, pour faire voir ce que c’est que voir, cette lumière qui rend visible autant que voyant.

Jean-Marie Tréguier

 

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J.L NANCY, Noli me tangere,  éditions BAYARD, coll. Le rayon des curiosités, Avril 2003 (83 pages.17 euros)

NOLI ME TANGERE, ou ce que baiser et peindre veulent dire. "Ne veuille pas me toucher" est la traduction que Jean-Luc NANCY donne du "mè mou haptou" que Jésus adresse à Marie-Madeleine: le corps de gloire en partance intime un différer du toucher à ce corps sensuel qui, de l'avoir touché(1), en avait fait le Messie : "Ne veuille pas me toucher" et même si tu le fais, n'y pense pas car "tu ne peux rien tenir ni retenir et voilà ce qu'il te faut aimer et savoir. Voilà ce qu'il en est d'un savoir d'amour…" dont le sens est "caresse-moi, ne me touche pas"(pg82). J.L NANCY déploie, dans cet essai nourrissant de" façon latérale"(pg10) une "déconstruction" du christianisme", le discord au lieu même de l'étreinte", soit ce qui se joue dans la jouissance des amants sous le regard de l'auteur du récit, Jean « le disciple bien aimé". Le départ de Jésus est le recul de la Vérité ("Je suis la vérité") dans cette dimension d'où seule parvient la gloire"(pg31)"gloire du sein de la mort : une gloire obscure dont l'illumination se confond avec la ténèbre du tombeau". "Kénose" du Père (la mort; "Qui m'a vu a vu le Père") et non pas "Apothéose" du Fils, la résurrection est à saisir, non pas sur le mode mythologique de la régénération, ni sur celui, philosophique, de l'Aufhebung hégelienne, mais comme levée de la vérité de la vie comme existence, à savoir vie mortelle. "Noli me tangere" est la supplication lancée dans l'excès de la jouissance de se savoir, en raison de l'autre (l"Anastasis" n'étant pas du Sujet propre) "debout" dans la mort que rien ne dépasse : le christianisme, à cet égard, cesse d'être une religion: "il n'y a pas d'autre monde": à l'horizon de la vie finie se superpose une "infinie levée, premier jour du monde sauvé", celui qui se lève dans Le Christ et Marie-Madeleine au tombeau de Rembrandt, où meurt indéfiniment le Jardinier, c'est-à-dire n'importe qui. Car il y va de peinture et du peindre comme réponse à la vérité en partance (et répondre, en l'espèce, c'est avoir la foi –foi dûment distinguée de la croyance, distinction qui est, selon J.L NANCY, celle-là même entre l'art et la religion pg19). Si Marie-Madeleine se retire au désert, le peintre, lui, se saisit des mains de la voluptueuse pécheresse en suspens sur le corps glorieusement mortel (sublime tango-traduction du grec haptô), pour y représenter les siennes propres visant la touche juste qui donnerait à voir la vue elle même, qui n'est jamais qu'un toucher différé(pg81) : comme Jésus ; il est essentiel que l'image ne soit pas touchée, ce qui est la condition même pour qu'elle soit vue : ce qui alors est vu, c'est "notre œil regarder cela même qui les (l'œil et les oreilles) ouvre et qui s'éclipse dans cette ouverture"(pg19).

(1)et,réciproquement quand elle lui a lavé les pieds, il(Jésus) a converti sa toison de putain en chevelure sainte!" D.ARASSE.La toison de Madeleine in ON N'Y VOIT RIEN pg 104.Denoël. Ces fictions narratives sur Tintoret, Cossa, Bruegel, Titien et Velasquez viennent de paraître en Seuil-Point

Dimitri Bernard.

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Steven Nadler, Spinoza, trad. J.-F. Sené, BAYARD, Paris, février 2003.

Si elle n’apporte aucune révélation définitive sur les nombreux points de la vie de Spinoza qui restent un peu dans l’ombre, cette biographie s’appuie cependant sur les travaux les plus récents portant sur la communauté juive-portugaise d’Amsterdam et sur Spinoza lui-même. Ce simple fait lui confère déjà un intérêt certain par rapport aux différentes « vies » de Spinoza traduites en français et parues entre le début du 18ème (celle de Colerus et celle de Lucas, rééditées en un seul petit volume en 1999 aux éditions Allia) et la fin du 19ème (celle de K.O. Meinsma, utilement réactualisée en 1983 sous le titre Spinoza et son cercle).

Mais l’ambition de l’auteur n’est pas tant de corriger ou de reprendre le travail de ses prédécesseurs, sur lequel d’ailleurs il s’appuie fréquemment, que de proposer une représentation beaucoup plus générale de l’arrière-plan religieux et culturel, social et politique de la vie de Spinoza. La mise en place très instruite de ce riche contexte vient alors éclairer la question plus précise de savoir ce que signifiait être philosophe et juif au siècle d’or aux Pays-Bas.

Une telle entreprise supposait donc un point de départ situé loin en amont de Spinoza lui-même, et c’est au 31 mars 1492 que s’ouvre le livre, date à laquelle les très catholiques Isabelle et Ferdinand achèvent la reconquête chrétienne de l’Espagne en signant un édit d’expulsion à l’encontre des juifs, bientôt imités par le roi du Portugal sous l’autorité duquel la majorité des exilés avait d’abord cru pouvoir trouver un refuge. Débute alors une longue errance qui conduira, tout au long du 16ème siècle, les conversos et les marranes à établir des communautés au nord de l’Europe et plus particulièrement aux Pays-Bas. Le premier tiers du livre retrace cette histoire des communautés séfarades, mettant l’accent sur celle d’Amsterdam où naîtra Spinoza et dont il sera chassé en 1656. L’auteur trouve là l’occasion de tracer un tableau vivant et pittoresque de la ville et de ses habitants, montrant fort bien le carrefour intellectuel et culturel qu’elle pouvait constituer, et le relatif esprit de tolérance qui pouvait y régner.

C’est notamment ce contexte où se croisent et se côtoient diverses hétérodoxies religieuses qui permet à l’auteur d’éclairer utilement les circonstances dans lesquelles Spinoza a été exclu de sa propre communauté, et qui l’ont amené à découvrir la langue latine, condition d’accès à une seconde formation intellectuelle tout à la fois philosophique, scientifique et politique. Plus des deux-tiers du livre sont ainsi consacrés à la vie proprement intellectuelle de Spinoza qui est retracée avec toute la richesse qu’on lui connaît, mais aussi avec une dimension de convivialité simple et chaleureuse qui fait définitivement oublier les images du solitaire ombrageux exclusivement occupé à écrire et à polir ses lentilles.

Se défendant d’avoir cherché à présenter les multiples sources de la pensée de Spinoza, Steven Nadler n’en parvient pas moins à examiner avec précision l’évolution intellectuelle du philosophe, faisant apparaître, sinon les influences, au moins les rencontres, les convergences et les opportunités qui ont pu, à un moment ou à un autre, peser sur les préoccupations et les orientations de Spinoza sans jamais cependant chercher à réduire sa singularité ni son originalité. C’est donc tout le cercle des amis et relations de l’auteur de l’Ethique qui nous est présenté, de l’audacieux libraire et éditeur Rieuwertsz sans lequel la publication et la diffusion des œuvres n’aurait pas été aussi rapide et efficace, au maître de latin Van den Enden finalement pendu à Paris pour complot contre Louis XIV, en passant par les amis proches et intimes comme Louis Meyer dont le livre Philosophia Sacrae Scripturae Interpres fut interdit en même temps et pour les mêmes raisons que le Traité théologico-politique.

C’est enfin toute la vie politique hollandaise au 17ème siècle qui est retracée, de la guerre anglo-hollandaise qui affaiblit et complique l’activité des marchands portugais, à l’assassinat des frères de Witt dont dépendait, pour une part, cette relative liberté intellectuelle dont jouissaient les Pays-Bas. C’est aussi le grand mérite de ce livre que de parvenir à tisser avec précision et sans lourdeur la trame des événements politiques qui, dans cette région fertile en la matière et dans cette période complexe, aura constitué le cadre riche mais souvent hostile de la pensée de Spinoza.

J.-M. Tréguier

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André Clair, Sens de l'existence - recherche en philosophie contemporaine, 251 pages, ARMAND COLIN, L'inspiration philosophique, Paris, novembre 2002.

     Cet ouvrage se donne la tâche de penser à nouveaux frais la question de l’existence, à partir de la tradition (pensée kierkegardienne) qui l’a instituée comme problème décisif de l’investigation philosophique mais aussi en intégrant les théories contemporaines d’auteurs comme Lévinas, Ricoeur, Rawls… Critiquant les présupposés .d’une pensée de l’existence qui absolutisent sa dimension subjective en occultant son effective participation à une communauté, l’auteur se propose d’établir les conditions selon lesquelles une intelligibilité de l’existence est possible. Certes le double sens du sens- puisque le titre de l’ouvrage est à entendre au pluriel- constitue d’emblée. l’indice d’un problème épineux. .Comprise comme l’orientation vers laquelle tend une existence, la question du sens de l’existence suppose un ancrage dans la singularité individuelle. Mais référée à la notion de signification, elle implique un dépassement de la pure ipséité et la saisie d’un universel. Il s’agit donc de déployer, sur le mode de la tension, une quête de rationalité du phénomène de l’existence sans pour autant gommer la dimension proprement subjective qui le caractérise. L’objectif est de tenir un discours sensé sur ce qui semble pourtant défier les prétentions de la pensée conceptuelle à l’enserrer dans ses catégories abstraites. Il faut pour cela renoncer aux clivages ruineux de la subjectivité et de l’objectivité, de l’intériorité et de l’extériorité, de l’individu et de l’universel. L’existence n’est qu’un concept vide si elle est séparée de son inscription dans une réalité historique, de son enracinement dans un monde commun. Bien plus, l’existant ne peut se singulariser qu’en nouant des relations à un univers de normes éthiques qui le transcendent. Le singulier n’est pas le moi isolé mais la synthèse de l’individu et de l’universel.

     La trame de l’œuvre se présente comme une série de dialogues réflexifs et critiques avec des auteurs aux positions très contrastées. Il ne s’agit pas de recenser des thèses mais d’éclairer le problème à examiner par des confrontations avec différents courants de pensée. C’est que la question des sens de l’existence ne peut elle-même être analysée par un penseur qui prétendrait faire abstraction de son appartenance à une communauté philosophique pour développer une recherche résolument singulière.

Isabelle Talmon

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Patricia Limido-Heulot : Roman Ingarden, Husserl, La controverse Idéalisme-Réalisme,
Ed. Vrin, Textes et commentaires, Paris, 2001.

     Le philosophe polonais Roman Ingarden (1893-1970), plus connu en France comme l’auteur de L’Œuvre d’art littéraire, fait partie du groupe des premiers disciples de Husserl à Göttingen. Séduit par la lecture des Recherches logiques, il développe sa propre pensée sur la base d’une double réalisme – réalisme des essences et réalisme des objets individuels réels – ce qui le conduit naturellement à s’opposer à l’idéalisme transcendantal qui se dégage des Ideen I. Son combat en faveur du réalisme commence dès 1918, se poursuit tout au long de sa carrière jusqu’en 1969, et apparaît jusque dans ses œuvres d’esthétique qui reçoivent en fait leur pleine signification de cet éclairage. Car l’essentiel de son argumentation contre l’idéalisme husserlien repose sur la différence ontologique entre objet intentionnel et objet réel ; et dans la mesure où l’objet littéraire comme l’œuvre picturale constituent sans doute possible des objets intentionnels, Ingarden engage sa critique de l’idéalisme husserlien à partir de l’analyse structurelle du statut de ces objets pour les distinguer des choses réelles. L’approfondissement de son opposition passe ensuite par un examen critique du statut de la réduction transcendantale et de la constitution – instruments majeurs de la phénoménologie husserlienne. C’est pourquoi l’examen des thèses propres d’Ingarden, que ce soit sur le plan ontologique ou esthétique, permet aussi reprendre la lecture de Husserl et de l’éclairer des objections et des commentaires que lui adresse son disciple.

     De plus, si la discussion d’Ingarden avec Husserl recouvre le conflit classique entre Idéalisme et Réalisme, elle est aussi emblématique de la tension propre à la phénoménologie, à savoir l’articulation entre la description éidétique de régions ontologiques, que privilégie Ingarden, et l’entreprise de constitution génétique du monde qu’Ingarden ne peut accepter. Cette introduction et la traduction de quatre grands textes d’Ingarden, tant représentatifs de ses thèses que de son style propre, visent à offrir au public français une première approche du dialogue continu que le philosophe polonais a mené toute sa vie avec Husserl – dialogue qui engage une nouvelle manière d’appréhender les rapports entre ontologie et phénoménologie transcendantale.

La lettre à Husserl de 1918 sur la VI. Recherche logique et l’idéalisme, donne un aperçu des remarques critiques qu’Ingarden adresse à Husserl dès le début de sa carrière et qu’il prolongera jusqu’à la fin de sa vie ; elle est aussi exemplaire du réalisme qu’il défend.

Remarques sur le problème Idéalisme-Réalisme, 1929, permet d’appréhender les éléments principaux de l’ontologie réaliste d’Ingarden.

Des motifs qui ont conduit Husserl à l’idéalisme transcendantal, 1965, présente une interprétation du « virage transcendantal » de Husserl.

Qu’y a-t-il de nouveau dans la Krisis de Husserl, 1969, offre un commentaire de certains passages de la Krisis.

P. Limido-Heulot

 

 

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Dimitri EL MUR L’amitié, 245 pages, coll. GF Flammarion, août 2001

L’amitié, comme catégorie philosophique, semble avoir disparu de la réflexion pour ne plus constituer, finalement, qu’un « problème perdu », selon l’expression de JC.Fraisse (Philia, la notion d’amitié dans la philosophie antique. Vrin 1974). Disparue du traitement philosophique, la notion serait passée dans le champ de la littérature. Dimitri EL MUR explique pourquoi ce problème s’est perdu et pourquoi il mérite d’être retrouvé. Il rappelle les grands paradoxes de l’amitié ( un rapport non exclusif qui semble pourtant trouver sa perfection dans une relation binaire – un rapport à l’autre dont l’altérité paraît niée par la recherche d’un autre « soi-même » - une vertu qui est aussi l’objet d’une satisfaction hédoniste - une affaire de rencontre liée aux hasards de la vie mais pourtant une question de choix rationnel – etc.)

Après avoir présenté l’histoire de la notion et rappelé les paradoxes qui la constituent, Dimitri EL MUR propose un choix de textes commentés et regroupés autour des thèmes suivants : de l’amitié cosmique à l’amitié éthique ( Jamblique, Empédocle, Aristote, Montaigne) ; l’ami, un autre soi-même ? (Platon, Aristote, Plutarque) ; utilité et amour de soi (Aristote, Hume, Cicéron, La Rochefoucauld) ; bonheur et suffisance (Aristote, Epicure, Epictète, Sénèque) ; amitié et charité (Kierkegaard, Saint Thomas, Saint Augustin, Nicole) ; l’ami ou le lointain ? ( Kant,  Nietzsche, Proust, Blanchot).

Un recueil de textes à recommander tout particulièrement cette année aux étudiants qui préparent les concours scientifiques (CPGE).

R. Le Clezio

 

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Françoise Dastur, chair et langage, essais sur Merleau-Ponty, 223 pages, Encre marine, septembre 2001.

Ces dix essais, dont quatre sont inédits, s'échelonnent sur une vingtaine d'années (de 1982 pour le plus ancien à 1999 pour le plus récent), et s'ils témoignent d'abord d'une longue fréquentation de l'œuvre de Merleau-Ponty, ils reflètent avant tout une lecture inspirée, nourrie à la fois par une profonde sympathie et par cette grande connaissance de Husserl et de Heidegger que F. Dastur sait mettre en œuvre dans une langue précise et limpide. C'est d'ailleurs la rencontre de ces trois auteurs qui constitue comme le cadre de ces essais où, indépendamment de leur stricte chronologie, ils s'articulent pour mettre en évidence ce qui fait sans doute la plus grande originalité de l'œuvre de Merleau-Ponty et sa plus grande force : "l'interpénétration de deux thématiques fondamentales, celle de la corporéité et de la chair, qui lui vient de Husserl, et celle du langage et de l'expression, qui le conduit dans une proximité toujours plus étroite avec Heidegger".

L'intérêt de réunir ces différents textes, outre que certains devenaient difficilement accessibles, est qu'en dessinant ainsi l'itinéraire d'une lecture personnelle, ils éclairent de la façon la plus heureuse l'évolution de la pensée de Merleau-Ponty et la lente maturation du projet d'ontologie indirecte qui devait rester inachevé. C'est donc l'unité et la continuité d'un même mouvement de pensée qui sont d'abord mises en avant, pour saisir, dès l'analyse de l'existence qui anime la Phénoménologie de la perception, la raison profonde d'une réhabilitation ontologique du sensible et d'un rejet définitif de ces positions de survol qui signent l'échec des philosophies classiques et, dans une certaine mesure, l'échec de la Phénoménologie de la perception elle-même.

S'il y a bien alors un "tournant ontologique" chez Merleau-Ponty, F. Dastur montre, dans une seconde étape de son parcours merleaupontien, qu'il s'agit pour lui d'échapper à la confusion de l'être et de l'être-objet, d'atteindre "ce qui est là sans être objet", ce qui ne peut se faire que du dedans de cet être dont nous sommes, et que nous ne pouvons donc que perdre en cherchant à le circonscrire.

Si en assumant ce "tournant" Merleau-Ponty se rapproche incontestablement d'une thématique heideggérienne, il ne le fait pas sans reprendre inlassablement son dialogue avec Husserl, et c'est cette sorte de conversation à trois voix que F. Dastur fait finalement apparaître, à travers une analyse des notes de cours relatives au concept de nature (56-57, Seuil 1995), à L'origine de la géométrie (59-60, P.U.F. 1998) et à la philosophie de Heidegger (58-59, Gallimard 1996) ; ce dernier article donne d'ailleurs, sous la forme d'un appendice, un certain nombre de corrections (des fautes d'allemand et des erreurs de transcription) qui facilitent grandement la lecture de la partie des Notes de cours consacrée à Heidegger.

A cet intérêt intrinsèque de l'ouvrage s'ajoute la marque propre de l'éditeur : une qualité d'impression et de reliure qui fait de ce livre stimulant et utile un beau livre,  écrit à l'encre marine.

J-M. Tréguier.

 

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Anne AMIEL La non-philosophie de Hannah Arendt, 282 pages, coll. Pratiques théoriques, P.U.F., mai 2001.

     Curieux destin que celui de Hannah Arendt en France. Elle est la première femme à figurer au panthéon des auteurs inscrits aux programmes de Philosophie des classes terminales alors qu’elle n’a cessé de répéter qu’elle ne faisait pas de philosophie.
     On a tellement glosé sur cette affirmation péremptoire qu’on a, parfois, négligé d’en chercher la signification profonde. Et c’est le grand mérite de l’étude d’Anne Amiel de revenir aux sources afin de saisir, sans idées préconçues, par delà les malentendus, les simplifications, les caricatures et les malveillances, le sens exact de cette défiance à l’égard de la philosophie.
     Evidemment, par philosophie, il faut entendre la philosophie politique.
     Les philosophes, selon Arendt, bardés de leur doctrine, de leurs « béquilles » que sont les catégories philosophiques préétablies, se trouvent, en effet, dans l’incapacité de penser ce qui fait la vie politique, à savoir l’événement, la rupture historique. C’est pourquoi Arendt refuse de se poser en philosophe ; elle se veut théoricienne du politique et c’est en tant que telle qu’elle aborde, les événements qui inaugurent les bouleversements du monde.
     Naturellement, tout ceci doit être entendu au plus près. Car, ainsi qu’Anne Amiel le montre grâce à une lecture attentive et comparative des livres, des articles et de la correspondance jalonnant son histoire qui puise sa nourriture intellectuelle dans l’observation des pratiques, Arendt est constamment taraudée par la question de la moralité, par l’interrogation sur les « mores ». Pour en avoir le soupçon, il suffit de lire en parallèle, Les origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem. Pour s’en convaincre, il est nécessaire de suivre La non-philosophie de Hannah Arendt.
     Composé selon un schéma tripartite qui progresse par approfondissements et éclairages successifs, l’ouvrage – qu’il est impossible de résumer tant il examine pas à pas les objets de la réflexion arendtienne - analyse la méthode interprétative des révolutions américaine et française de l’Essai sur la révolution, puis mesure la confrontation avec Marx à propos du travail, de l’économie, du social et du politique dans La crise de la culture et La condition de l’homme moderne pour, enfin – cependant il ne peut s’agir d’une conclusion car Arendt est morte avant d’avoir achevé La vie de l’esprit qui devait se clore sur un dernier volume intitulé Juger –, comprendre pourquoi et comment Arendt se replonge dans la Critique de la faculté de juger. Puisqu’en effet, s’il est vrai que penser et vivre en homme c’est exercer sa capacité de jugement il faut nécessairement s’inquiéter de ce que le 20ème siècle se caractérise par l’effondrement de la moralité.
     Dès lors on n’est pas en droit de prétendre, à l’instar de Hans Jonas, qu’au soir de sa vie Arendt retourne au bercail de la philosophie. En un sens, elle n’avait pas quitté la philosophie même si elle n’en faisait pas, mais, en un autre, ses derniers textes centrés sur les rapports de la théorie à la pratique sont bien « transpolitiques », c’est-à-dire le fruit de méditations sur la morale.
     Anne Amiel qualifie d’« excentrique », selon la double acception du terme, la situation intellectuelle d’Hannah Arendt. Elle soutient cette thèse avec fermeté, sans minimiser les ambiguïtés, voire les contresens, sans taire les apories, sans laisser la moindre place à la révérence hagiographique. Ce faisant elle nous décrit une Arendt poursuivie par l’inquiétude née de l’étonnement dont la puissance de questionnement vise à nous maintenir en état de vigilance permanente.
     Je ne saurais trop recommander la lecture de ce livre difficile et complexe mais indispensable à tout professeur qui choisirait d’étudier avec ses élèves les textes de ce penseur sauvagement radical.

Alain Billecoq
IA-IPR Lille.

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Henri Pena-Ruiz, Le roman du monde, 448 pages, Flammarion, Paris, 2001

     S’il est vrai qu’il n’est pas d’initiation à la philosophie – car une initiation requiert elle-même une initiation et ainsi à l’infini -, il est tout aussi vrai qu’on introduit à la philosophie. Le roman du monde d’Henri Pena-Ruiz en administre la preuve.
     Introduire à la philosophie, c’est susciter l’étonnement qui est d’abord une surprise. Or, dans le cas présent, cette dernière provient de ce que l’on y découvre que la pensée, quelle qu’en soit la manifestation, est profondément sensible car c’est dans l’ensemble du champ de l’expérience humaine qu’elle puise son matériau et que se déploie son discours.
     Certes, chacun devine que le romancier (Cervantès ou Balzac), le poète (Homère ou Calderon), le dramaturge (Sophocle ou Shakespeare) expriment leur vision du monde à travers leurs histoires, leurs aphorismes, leurs poèmes dont la signification est implicitement philosophique et que les récits de la Bible sont le terreau de nos pensées profondes. Encore faut-il le montrer ! Mais, certainement plus surprenant, il apprend que les philosophes – ces spécialistes de l’abstraction austère – savent, eux-aussi, user de légendes (le chant des cigales de Platon, par exemple), d’images (le nez de Cléopâtre de Pascal ou le bâton brisé de Descartes), de symboles (l’opium du peuple de Marx ou l’enfant de Nietzsche) et donner corps et vie à leurs concepts. Il faut le saisir aussi.
     Ainsi, se fondant sur les exigences conjointement philosophiques et pédagogiques de cette perspective directrice, l’auteur choisit-il d’étudier ces morceaux de la mémoire poétique de l’humanité (en tout 93) qui ont façonné notre monde et notre regard sur lui. Et, parce qu’il procède à une lecture accueillante, à la fois rigoureuse et ouverte, il nous fait pénétrer dans l’univers critique qu’ils contiennent.
     Dès lors on est installé de plain-pied en philosophie et la surprise a cédé la place à l’étonnement car l’on a pris soudainement conscience que la philosophie qui s’était mise à distance pour les méditer se situe au cœur des choses.
     Le livre s’adresse à l’honnête homme amateur – au sens noble du terme – de philosophie, mais aussi à l’élève qui découvre ce que philosopher veut dire, et bien sûr au professeur qui y retrouve, revisités, les textes fondateurs qui nourrissent sa réflexion. Par delà les manuels et les anthologies qui saturent l’édition, il nous invite à prendre soin de nous-même.

Alain Billecoq
IA-IPR Lille