STELES
poèmes
"Seules immobiles contre le défilé, voici les Pierres mé- moriales que nul ordre de marche ne peut toucher
ni ébranler"
Ordre de marche
Le masque chinois
Ségalen a voulu faire de ce recueil un livre à la chinoise. Prenons l'édition originale, sur laquelle il a veillé avec un soin jaloux. Le livre, imprimé à Pékin, est d'un format qui ne se trouve pas dans nos bibliothèques. Sous la couverture faite de deux plats de bois reliés par des cordelettes jaunes, couleur du Fils du Ciel, se love un papier impérial de Corée, plié à la mode de l'Empire du Milieu.
Le lecteur qui parcourt cet ouvrage n'échappe pas en outre à la présence insistante des caractères.
Le titre se signale par l'emploi de l'écriture des chancelleries, à l'élégance imposante.
Une sentence en écriture du style régulier accompagne chaque poème. Ces derniers sont regroupés en différentes sections, suivant une organisation topographique : d'abord les quatre points cardinaux, donnés en caractères cursifs.
Puis le bord du chemin, dans une cursive plus relâchée.
Enfin le centre qui s'impose par la simplicité massive qui convient au pivot du monde.
L'inaltérable altérité
Comment faut-il comprendre cette mise en pages? On a parfois imaginé un peu hâtivement que les poèmes pouvaient être la traduction, l'adaptation ou le commentaire des textes qui les accompagnaient. Or Ségalen a donné par ailleurs le sens de ces derniers : il s'agit simplement de ces expressions, formules ou inscriptions dont la Chine est si prodigue. Pour Nom caché, "nom tabou". Pour Edit funéraire, "promulguer le choix de la tombe impériale". Pour Empreinte, "il distribuait des tablettes de jade à tous les princes".
La préface du recueil en revanche nous donne des indications plus utiles. Elle commence par la description des stèles que tout voyageur ne manquera pas de rencontrer dans l'Empire du Milieu. Elle nous renseigne sur leur histoire, sur le style et la graphie de leurs inscriptions, et sur la façon dont on les oriente. Mais ne prenons pas ces lignes pour l'exposé d'un érudit : on peut y lire en fait les motivations qui ont poussé Ségalen à inventer cette poésie d'un nouveau genre.
Les stèles ne sont pas en effet pour lui un simple objet de connaissance, mais plutôt l'occasion d'une confrontation. Il les imagine toujours dressées en face de lui, manifestant dans ce face-à-face leur présence indiscutable et leur inaltérable altérité.
La stèle est "un être au complet". Ses caractères "n'expriment pas ; ils signifient ; ils sont".
Or Ségalen était tourmenté par la fragilité du "Réel", dont la disparition du "Divers" était à ses yeux un symptôme inquiétant. Les monuments lapidaires de la Chine lui donnaient le moyen d'apaiser cette inquiétude fondamentale. En créant à leur image des stèles de mots, il était sûr de ne pas voir son imaginaire se dissoudre dans le néant.
"Dans ce moule chinois, j'ai placé simplement ce que j'avais à exprimer."
Correspondance
Joël BRULE
Lycée B. d'Argentré
VITRE
joel.brule@lemel.fr