"New York, une ville mythique"
Présentation de la séquence
Étude d'un groupement de textes, avec un double objectif (cf. plus bas).
— Thématique : la représentation d'une "ville neuve" dans la littérature du 20ème siècle.
— Problématique : une "écriture moderne pour une ville moderne".Objectifs
Ce projet a été mené, en début d'année, autour de quatre classes de seconde, avec trois professeurs. Il visait à sensibiliser les élèves à diverses formes d'écriture, à leur faire acquérir quelques méthodes d'analyse critique sur des textes très différents, à leur donner l'occasion de s'exprimer eux aussi sur ce thème.
La séquence jointe explique la démarche adoptée et le déroulement de l'étude.Précision sur les travaux d'écriture
Les exercices d'écriture, à partir du texte de Sartre, sont des travaux relativement "cadrés". Les élèves avaient, en effet, des consignes précises de rédaction. Les productions, dans l'ensemble, ont été très intéressantes, les thèmes variés : un sport, une activité artistique (piano, danse ...), des vacances, un petit frère ou une petite soeur, l'école primaire ...
Les consignes ont rassuré les élèves, ont évité des dérapages, ont parfois été ressenties comme une contrainte.Production finale
Les travaux pour l'exposition étaient plus libres, du moins en ce qui concerne le mode d'expression choisi. Comme souvent, dans ces cas-là, il y eut de belles surprises et des réalisations étonnantes, dont un ensemble de textes composés par Anaëlle. Ce qui est remarquable, dans deux de ces poèmes, c'est le rythme qu'elle a su insuffler à son écriture, rythme de jazz, de blues. Des élèves, qui ont parfois plus de mal avec l'expression écrite, ont produit des tableaux fort intéressants avec des collages, des objets en relief, beaucoup de couleurs vives. Ils ont, dans l'ensemble, bien adhéré au projet et certains ont fait preuve de réelle créativité.
Le principe de l'exposition est bon, mais il demande un peu de temps, de l'espace pour la monter, de la main d'oeuvre pour l'installer.
Le vote et la remise de prix sont des moments forts et à la fois ludiques.
Séance n°1
Tâches, activités : faire émerger les représentations de la ville
Modalités de déroulement : notes individuelles, mise en commun au tableau
Travail personnel : synthèse écrite (10 lignes) sur les représentations de la classe. Recherches historiques, géographiques, démographiques sur New-york. Être capable de les présenter en dix minutes à l'oral. Trouver un plan de New-York.Séance n°2
Supports : les recherches des élèves
Tâches, activités : présentation orale par les élèves de leurs recherches. Méthodologie : comment trier les infos. Comment préparer une fiche de notes pour faire un exposé.
Travail personnel : Recherche sur le vocabulaire biblique.Séance n°3
Supports : table des matières et titres des chapitres de Manhattan transfer de Dos Passos.
Tâches, activités : cerner une image de New-york
Modalités de déroulement : recherches d'éléments en commun. Synthèse écrite.
Travail personnel : Lire le corpus. Biographie de Sartre.Séance n°4
Supports : "J'aime New-york" de Sartre
Tâches, activités : lecture méthodique.
Modalités de déroulement : recherches d'éléments; Mise en ordre.
Travail personnel : Écrire la conclusion de la lecture méthodique (les deux regards de Sartre). Placer les lieux évoqués sur le plan. Sujet d'écriture (j'aime... j'ai appris à aimer. Reprise de la structure du texte de Sartre, thème au choix.)Séance n°5
Supports : Texte de Hugo, extrait de "Notre-Dame-de-Paris : description de Paris
Tâches, activités : Transformer ce texte descriptif en un texte informatif. (guide de voyage)
Modalités de déroulement : Module (travail d'observation en groupe. Croquis du Paris décrit. Réécriture individuelle.
Travail personnel : Mise au propre. Biographie de Camus.Séance n°6
Supports : texte de Camus "Pluies à New-York" suivi de l'extrait de Fragments correspondant.
Tâches, activités : observer les modifications entre le texte des "fragments" et le texte définitif.
Modalités de déroulement : Par deux, avec surligneurs. Synthèse à l'oral (deux écritures : importance plus au moins grande du non-dit. Préférence ?
Travail personnel : placer les lieux sur le plan.Séance n°7
Supports : les textes de Sartre et Camus.
Tâches, activités : observer le thème du ciel dans ces deux textes.
Modalités de déroulement : par deux, synthèse à l'oral.
Travail personnel : biographie de céline. Préparer un tableau (votre New-york : textes, documents, collages...15 jours de préparation. Contraintes de format.)Séance n°8
Supports : Texte de Céline : l'arrivée dans le port de New-York (illustré par Tardi)
Tâches, activités : lecture méthodique
Modalités de déroulement : observation de l'intrusion de la langue parlée dans le texte romanesque. Observation des rapports texte-image.
Travail personnel : Révisions (devoir surveillé)Séance n°9
Supports : Texte de Céline : la découverte de Manhattan (illustré par Tardi)
Tâches, activités : Devoir surveillé.
Modalités de déroulement : Question d'observation et d'interprétation et d'interprétation.Séance n°10
Tâches, activités : Compte-rendu.
Travail personnel : Biographie de Senghor.Séance n°11
Supports : "A New-York", solo de trompette de Senghor, "Paques à New-York", de Cendrars, "Le jour où Billie Holliday est morte" poème de Frank O'hara.
Tâches, activités : étude comparée des trois poèmes
Modalités de déroulement : observation des images, confrontation des thèmes.Séance n°12
Supports : "Manhattan", film de Woody Allen.
Tâches, activités : projection du film. Commentaire (la vision d'un Manhattan à dimension humaine).Séance n°13
Supports : le corpus.
Tâches, activités : réalisation d'un tableau récapitulatif : auteurs, genres, types, thèmes récurrents, images, formulations fortes.
Modalités de déroulement : par deux, synthèse orale.Séance n°14
Supports : tous les tableaux réalisés par les élèves de quatre secondes sur New-York.
Tâches, activités : visite de l'exposition, vote pour le meilleur tableau de chaque classe et remise des prix.
(pour un orchestre de jazz : solo de trompette)
New York ! D'abord j'ai été confondu par ta beauté, ces grandes filles d'or aux jambes longues.
Si timide d'abord devant tes yeux de métal bleu, ton sourire de givre
Si timide. Et l'angoisse au fond des rues à gratte-ciel
Levant des yeux de chouette parmi l'éclipse du soleil.
Sulfureuse ta lumière et les fûts livides, dont les têtes foudroient le ciel
Les gratte-ciel qui défient les cyclones sur leurs muscles d'acier et leur peau patinée de pierres.
Mais quinze jours sur les trottoirs chauves de Manhattan
- C'est au bout de la troisième semaine que vous saisit la fièvre en un bond de jaguar
Quinze jours sans un puits ni pâturage, tous les oiseaux de l'air
Tombant soudain et morts sous les hautes cendres des terrasses.
Pas un rire d'enfant en fleur, sa main dans ma main fraîche
Pas un sein maternel, des jambes de nylon. Des jambes et des seins sans sueur ni odeur.
Pas un mot tendre en l'absence de lèvres, rien que des coeurs artificiels payés en monnaie forte
Et pas un livre où lire la sagesse. La palette du peintre fleurit des Cristaux d,2 corail.
Nuits d'insomnie ô nuits de Manhattan i si agitées de feux follets, tandis que les klaxons hurlent des heures vides
Et que les eaux obscures charrient des amours hygiéniques, tels des fleuves en crue des cadavres d'enfants.II
Voici le temps des signes et des comptes
New York ! or voici le temps de la manne et de l'hysope.
Il n'est que d'écouter les trombones de Dieu, ton coeur battre au rythme du sang ton sang.
J'ai vu dans Harlem bourdonnant de bruits de couleurs solennelles et d'odeurs flamboyantes
- C'est l'heure du thé chez le livreur-en-produits-pharmaceutiques
J'ai vu se préparer la fête de la inuit à la fuite du jour. Je proclame la Nuit plus véridique que le jour.
C'est l'heure pure où dans les rues, Dieu fait germer la vie d'avant mémoire
Tous les éléments amphibies rayonnants comme des soleils.
Harlem Harlem ! voici ce que j'ai vu Harlem Harlem !
Une brise verte de blés sourdre des pavés labourés par les Pieds nus de danseurs Dans
Croupes ondes de soie et seins de fers de lance, ballets de nénuphars et de masques fabuleux
Aux pieds des chevaux de police, les mangues de l'amour rouler des maisons basses.
Et j'ai vu le long des trottoirs, des ruisseaux de rhum blanc des ruisseaux de lait noir dans le brouillard bleu des cigares.
J'ai vu le ciel neiger au soir des fleurs de coton et des ailes de séraphins et des panaches de sorciers.
Écoute New York ! ô écoute ta voix mâle de cuivre ta voix vibrante de hautbois, l'angoisse bouchée de tes larmes tomber en gros caillots de sang
Écoute au loin battre ton coeur nocturne, rythme et sang du tam-tam, tam-tam sang et tam-tam.III
New York ! je dis New York, laisse affluer le sang noir dans ton sang
Qu'il dérouille tes articulations d'acier, comme une huile de vie
Qu'il donne à tes ponts la courbe des croupes et la souplesse des lianes.
Voici revenir les temps très anciens, l'unité retrouvée la réconciliation du Lion du Taureau et de l'Arbre.
L'idée liée à l'acte l'oreille au coeur le signe au sens.
Voilà tes fleuves bruissants de caïmans musqués et de lamantins aux yeux de mirages. Et nul besoin d'inventer les Sirènes.
Mais il suffit d'ouvrir les yeux à l'arc-en-ciel d'Avril
Et les oreilles, surtout les oreilles à Dieu qui d'un rire de saxophone créa le ciel et la terre en six jours.
Et le septième jour, il dormit du grand sommeil nègre.SENGHOR, Ethiopique, 1956
Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.D'immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans , des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.Je le sais bien, ils t’ont fait ton Procès ;
Mais je t’assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j'ai, ce soir, marchandé un microscope.Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques!
Seigneur, ayez pitié des juifs dans les baraques.La rue est dans la nuit comme une déchirure,
Pleine d'or et de sang, de feu et d'épluchures.je descends les mauvaises marches d'un café
Et me voici, assis, devant un verre de thé.je suis chez des Chinois, qui comme avec le dos
Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.La boutique est petite, badigeonnée de rouge
Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.Ho-Kousaï a peint les cent aspects d'une montagne.
Que serait votre Face peinte par un Chinois ? ...Blaise Cendrars, Du monde entier, Poésies complètes, 1912-1924.
Imaginez un Jean-Luc Godard poète et new-yorkay. Franck O'Hara (1905-1970) a inventé le « lunch poem », le poème croqué sur le pouce, à l’heure du sandwich. Un sismographe étendu capte distraitement, comme en roue libre, la transparence surréelle du quotidien.
LE JOUR OU BILLIE HOLLIDAY EST MORTE
Il est midi vingt à New York un vendredi
trois jours après le 14 juillet, oui
on est en 1959 et je vais me faire
cirer les chaussures
parce que avec le train de quatre heures dix-neuf je serai à Easthampton
à sept heures et quart et que j'irai directement dîner
et que je ne connais pas les gens qui m'invitentJe marche dans la chaleur humide de la rue que le soleil gagne
je prends un hamburger avec un lait au malt j'achète
un exemplaire pas très appétissant de New World Writing pour voir ce que
les poètes
du Ghana produisent par les temps qui courent
Je passe à la banque
et Mlle Stülwagon (Linda de son prénom, je l'ai entendu une fois)
une fois n'est pas coutume ne vérifie même pas si mon compte est approvisionné
et au Golden Griffin j'achète un petit Verlaine
pour Patsy avec des dessins de Bonnard bien que l'idée d'un Hésiode, trad.
Richmond Lattimore, me passe par la tête ou la dernière pièce de Brendan Behan
ou Le Balcon ou Les Nègres de Genet, mais non je reste sur Verlaine
après avoir failli tomber de sommeil à force d'hésiteret pour Mike je fais un saut au magasin d'alcools
de Park Laue et demande une bouteille de Strega et
enfin je retourne à mon point de départ sur la 6c Avenue
au marchand de tabac du Ziegrield Theater et
comme si de rien n'était je demande une cartouche de Gauloises et une cartouche
de Picayunes, et un New York Post où je vois, à la une, son visagemaintenant je suis complètement en nage et je me mets à penser à ce jour où j'étais appuyé sur la porte des chiottes au 5 Spot quand elle chuchotait un air à Mal Wadron qui l'accompagnait au piano et que tout le monde, moi compris, retenait son souffle.
FRANCK O’HARA, Selected poems, ALFRED A. KNOFF, NEW YORK, 1974, traduit de l'anglais par DENNIS HOLLIER, 1993
"J'aime New York..."
N.B. Les éditions Gallimard ne nous ayant pas autorisés à reproduire grâcieusement l'intégralité du texte utilisé en classe, nous nous contentons de citer quelques passages et de renvoyer à l'oeuvre sur papier.
La nature pèse si lourdement sur New York que la plus moderne des villes est aussi la plus sale. De ma fenêtre, je vois le vent jouer avec des papiers épais, boueux, qui voltigent sur le pavé. Quand je sors, je marche dans une neige noirâtre, sorte de croûte boursouflée de la même teinte que le trottoir, à croire que c'est le trottoir lui-même qui se gondole. Dès la fin de mai, la chaleur s'abat sur la ville comme une bombe atomique. C'est le Mal. Les gens s'abordent en se disant : "It's a murder". Les trains emportent des millions de citadins. Ce n'est pas la ville qu'ils fuient, c'est la Nature. Jusque dans les profondeurs de mon appartement, je subis les assauts d'une nature hostile, sourde, mystérieuse. je crois camper au coeur d'une jungle grouillante d'insectes. Il y a le gémissement du vent, il y a des décharges électriques que je reçois chaque fois que je touche un bouton de porte ou que je serre la main d'un ami ; il y a les cafards qui courent dans ma cuisine, les ascenseurs qui me donnent la nausée, la soif inextinguible qui me brûle du matin au soir.
(...)
J'aime New York. J'ai appris à l'aimer. je me suis habitué à ses ensembles massifs, à ses grandes perspectives. Mes regards ne s'attardent plus sur les façades en quête d'une maison qui, par impossible, ne serait pas identique aux autres maisons.
(...)
J'ai appris à aimer son ciel. Dans les villes d'Europe, où les toits sont bas, le ciel rampe au ras du sol et semble apprivoisé. Le ciel de New York est beau parce que les gratte-ciel le repoussent très loin au-dessus de nos têtes.
(...)
La beauté est présente à toutes, comme sont présents toute la nature et le ciel de toute l'Amérique. Nulle part vous ne sentirez mieux la simultanéité des vies humaines.
Sartre, "New York, ville coloniale", Situations 111, Éd. Gallimard (1949).
La pluie de New York est une pluie d'exil. Abondante, visqueuse et compacte, elle coule inlassablement entre les hauts cubes de ciment, sur les avenues soudain assombries comme des fonds de puits. Réfugié dans un taxi, arrêté aux feux rouges, relancé aux feux verts, on se sent tout à coup pris au piège, derrière les essuie-glaces monotones et rapides, qui balaient une eau sans cesse renaissante. On s'assure qu'on pourrait ainsi rouler pendant des heures, sans jamais se délivrer de ces prisons carrées, de ces citernes où l'on patauge, sans l'espoir d'une colline ou d'un arbre vrai. Dans la brume grise, les gratte-ciel devenus blanchâtres se dressent comme les gigantesques sépulcres d'une ville de morts, et semblent vaciller un peu sur leurs bases. Ce sont alors les heures de l'abandon. Huit millions d'hommes, l'odeur de fer et de ciment, la folie des constructeurs, et cependant l'extrême pointe de la solitude. « Quand même je serrerais contre moi tous les êtres du monde, je ne serais défendu contre rien. »
C'est peut-être que New York n'est plus rien sans son ciel. Tendu aux quatre coins de l'horizon, nu et démesuré, il donne à la ville sa gloire matinale et la grandeur de ses soirs, à l'heure où un couchant enflammé s'abat sur la VIIIème Avenue et sur le peuple immense qui roule entre ses devantures, illuminées bien avant la nuit. Il y a aussi certains crépuscules sur le Riverside, quand on regarde l'autostrade qui remonte la ville, en contrebas, le long de l'Hudson, devant les. eaux rougies par le couchant ; et la file ininterrompue des autos au roulement doux et bien huilé laisse soudain monter un chant alterné qui rappelle le bruit des vagues. je pense à d'autres soirs enfin, doux et rapides à vous serrer le coeur, qui empourprent les vastes pelouses de Central Park à hauteur de Harlem. Des nuées de négrillons s'y renvoient une balle avec une batte de bois, au milieu de cris joyeux, pendant que de vieux Américains, en chemise à carreaux, affalés sur des bancs, sucent avec un reste d'énergie des glaces moulées dans du carton pasteurisé, des écureuils à leurs pieds fouissant la terre à la recherche de friandises inconnues. Dans les arbres du parc, un jazz d'oiseaux salue l'apparition de la première étoile au-dessus de l'Impérial State et des créatures aux longues jambes arpentent les chemins d'herbe dans l'encadrement des grands buildings, offrant au ciel un moment détendu leur visage splendide et leur regard sans amour. Mais que ce ciel se ternisse, ou que le jour s'éteigne, et New York redevient la grande ville, prison le jour, bûcher la nuit. Prodigieux bûcher en effet, à minuit, avec ses millions de fenêtres éclairées au milieu d'immenses pans de murs noircis qui portent ce fourmillement de lumières à mi-hauteur du ciel comme si tous les soirs sur Manhattan, l'île aux trois rivières, un gigantesque incendie s'achevait qui dresserait sur tous les horizons d'immenses carcasses enfumées, farcies encore par des points de combustion.Camus, « Pluies de New York », Essais, Éd. Gallimard (1965).
Pluie sur New-York. Elle coule inlassablement entre les hauts cubes de ciment. Bizarre sentiment d’éloignement dans le taxi dont les essuie-glaces rapides et monotones balaient une eau sans cesse renaissante. Impression d’être pris au piège de cette ville et que je pourrais me délivrer des blocs qui m’entourent et courir pendant des heures sans rien retrouver que des nouvelles prisons de ciment sans l’espoir d’une colline, d’un arbre vrai ou d’un visage bouleversé [...]
Pluies de New-York. Incessantes, balayant tout. Et dans la brume grise les gratte-ciel se dressent blanchâtres comme les immenses sépulcres de cette ville habitée par les morts. A travers la pluie, on voit les sépulcres vaciller sur leur base.
Terrible sentiment d’abandon. Quand même je serrerais contre moi tous les êtres du monde, je ne serais défendu contre rien.A. Camus,"Journaux de voyage", Éd. Gallimard (1978).
N.B. Appartenant aux Carnets, ce fragment est une esquisse du texte qui précède.
Dos Passos, Manhattan Transfer
Première partie
I Embarcadère. 9 II Métropole. 20 III Dollars. 65 IV Rails. 100 V Rouleau à vapeur. 141 Deuxième partie
I Une grande dame sur un cheval blanc. 163 II Jack de l'isthme aux longues jambes. 181 III Merveille du jour. 212 IV Pompe à incendie.
251 V Nous sommes allés à la fête des animaux. 269 VI Cinq causes légales. 294 VII Montagnes russes.
309 VIII Encore une rivière avant le Jourdain.
317
Troisième partie
I Allégresse dans la ville insouciante. 337 II Nickelodéon
361 III Portes tournantes.
378 IV Gratte-ciel.
433 V Le fardeau de Ninive.
458
Pour une surprise, c'en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu'on découvrait soudain que nous nous refusâmes d'abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu'on était on s'est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous...
Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New-York c'est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.
On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. Mais on n'en pouvait rigoler nous du spectacle qu'à partir du cou, à cause du froid qui venait du large pendant ce temps-là à travers une grosse brume grise et rose. et rapide et piquante à l’assaut de nos pantalons et des crevasses de cette muraille, les rues de la ville, où les nuages s'engouffraient aussi à la charge du vent. Notre galère tenait son mince sillon juste au ras des jetées, là où venait finir une eau caca, toute barbotante d'une kyrielle de petits bachots et remorqueurs avides et cornards.
Pour un miteux, il n'est jamais bien commode de débarquer de nulle part mais pour un galérien c’est encore bien pire, surtout que les gens d’Amérique n’aiment pas du tout les galériens qui viennent d’Europe.C’est tous des anarchistes » qu’ils disent. Ils ne veulent recevoir chez eux en somme que les curieux qui leur apportent du pognon, parce que tous les argents d’Europe, c’est des fils à Dollar.
J’aurais peut-être pu essayer, comme d'autres l’avait déjà réussi, de traverser le port à la nage et de me mettre à crier : « Vive Dollar ! Vive Dollar ! » C'est un truc. Y a bien des gens qui sont débarqués de cette façon-là et qui après ça on fait des fortunes. C'est pas sûr, ça se raconte seulement. Il en arrive dans les rêves des bien pires encore. Moi j'avais une autre combinaison en tête, en même temps que la fièvre.
A bord de la galère ayant appris à bien compter les puces (pas seulement à les attraper, mais à en faire des additions et des soustractions, en somme des statistiques), métier délicat qui n’a l'air de rien, mais qui constitue bel et bien une technique, je voulais m’en servir. Les Américains on peut en dire ce qu’on en voudra, mais en fait de technique, c’est des connaisseurs. Ils aimeraient ma manière de compter les puces jusqu'à la folie. J'en étais certain d’avance. Ça ne devait pas rater selon moi.Céline, Voyage au bout de la nuit, (1932), Illustré par Tardi, (1988)
Comme si j'avais su où j'allais, j'ai eu l'air de choisir encore et j'ai changé de route, j'ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway » qu'elle s'appelait. Le nom je l'ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec dés mouettes et des morceaux du ciel. Nous, on avançait dans la lueur d'en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.
C’était comme une plaie triste la rue qui n'en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d'un bord à l'autre, d'une peine à l'autre, vers le bout qu'on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.
Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.
C'était le quartier précieux, qu'on m'a expliqué plus tard, le quartier pour l'or : Manhattan. On y entre qu'à pied, comme à l'église. C'est le beau coeur en Banque du monde d'aujourd’hui. Il y en a pourtant qui crochent par terre en passant. Faut être osé.
C'est un quartier qu'en est rempli d'or, un vrai miracle, et même qu'on peut l’entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu'on Froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint Esprit plus précieux que du sang.
J'ai eu tout de même le temps d'aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.
Quand les fidèles entrent dans leur banque, faut pas croire qu'ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant les Choses à travers un petit grillage ils se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre de hautes arches, c'est tout. Ils n'avaient pas l'hostie. Ils se la mettent sur le coeur. Je ne pouvais pas rester longtemps à les admirer. Il fallait bien suivre les gens de la rue entre les parois d'ombre lisse.
Tout d'un coup, ça s'est élargi notre rue comme une crevasse qui finirait dans un étang de lumière. On s'est trouvé là devant une grande flaque de jour glauque coincée entre des monstres et des monstres de maisons. Au beau milieu de cette clairière, un pavillon avec un petit air champêtre, et bordé de pelouses malheureuses.
Je demandai à plusieurs voisins de la foule ce c'était que ce bâtiment-là qu'on voyait, mais la plupart feignirent de ne pas m'entendre. Ils n'avaient pas de temps à perdre. Un petit jeune, passant tout près, voulut bien tout de même m'avertir que c'était la mairie, vieux monument de l'époque coloniale ajouta-t-il, tout ce qu'il y avait d'historique... qu'on avait laissé là... Le pourtour de cette oasis tournait au square, avec des bancs et même on y était assez bien pour la regarder la Mairie, assis. Il n'y avait presque rien à voir d'autre dans le moment ou j'arrivais.Céline, Voyage au bout de la nuit, (1932), Illustré par Tardi, (1988).
1) Quelle est l’image dominante ? Relevez le champ lexical qui la développe. Que dit-elle des Américains vu par Céline ?
2) Choisissez un paragraphe du texte dans lequel vous étudierez comment se mêlent les marques du style oral et celles de l’écriture romanesque soutenue. (relevez ces marques et commentez ce relevé.)
3) Que pensez-vous de l’illustration du texte de Céline par Tardi ? Justifiez votre réponse par des mises en relation précises du texte et de l’image.
Barême : cinq point par question, cinq points pour la qualité de la langue.
Rédigez un texte d'une trentaine de lignes sur un thème de votre choix, mais en respectant la structure du texte de Sartre : un paragraphe très critique ( un tiers du texte environ), une suite (deux tiers du texte environ) qui marque par la reprise de la formule : "j'aime...J'ai appris à aimer..." une rupture marquée avec le paragraphe précédent. Dans cette seconde partie, vous développerez les raisons pour lesquelles votre regard a changé, les façons dont vous avez évolué.
Vous essaierez, comme Sartre, d'introduire dans votre texte, une ou deux formules paradoxales.(soulignez-les.)
La situation d'énonciation est la même que celle de Sartre : vous écrivez un article-témoignage, destiné par exemple, à un journal lycéen. (il doit donc être titré et daté.)
Barême
-force, richesse de la critique : 4pts
-Force, richesse de la seconde partie : 6pts
-Qualité de la langue : 6pts
-Formules paradoxales : 2pts
-Prise en compte de la situation d'énonciation : 2pts
Ainsi je te retrouve
Toi New-York...
Interminable face à face,
Face à toi
Face à tout.
Si attirante et si sensuelle,
Si malfaisante et si cruelle
Si malfaisante mais si belle...
Je te crains comme je crains la vie,
Toi qui m'a volé un ami.
Dans tes recoins sombres et fumeux,
Il est mort seul et je t'en veux.
Après toutes ces années de guerre,
Combattre la haine que je t'ai vouée,
J'ai quitté ce deuil de misère,
Je suis revenu t'affronter.
A marcher sous ton ciel gris,
-Mon dieu, quelle tristesse que ta vie !
Je me suis à douter,
Quelle idée vouloir te défier !
Du Bronx jusqu'à Manhattan,
Du jazz jusqu'au gospel,
Mon passé de tes entrailles, Surgit et me rapelle.
Enfin après tant d'années,
New-York ! Je te retrouve.
Je dois te dire, tu m'a manqué,
Car mes seuls souvenirs tu couves.
New-York morne et gris,
New-York la ville, la vie.
Carré, droit, froid,
Pourtant je crois en toi...Anaelle
Tu est bien dure, ma ville.
C'est en toi que sont mes racines
Et pourtant tu me renies.
Ma peau est bien plus éclatante
Que tes murs gris et tristes
Il ne t'a donc pas suffit,
Tout le sang nègre qui a coulé.
C'est ta plaie, New-York,
La haine est en toi.
pour Armstrong et Luther King,
Je suis fier d'être noir.
Je ne te crains pas,
Pas plus que tes fantômes meurtriers
Qui surgissent et qui frappent.
Ecoute le jazz de mon sang,
Je suis ton fils New-York !
Souverain blanc et pauvre mulâtre,
Ceux que tu portes en ton sein sont frères...Anaelle
Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.