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Rabelais, Tiers Livre, IX

 

Comment Panurge consulte Pantagruel

pour savoir s'il doit se marier.

Comme Pantagruel ne répliquait rien, Panurge poursuivit et dit avec un profond soupir :
" Seigneur, vous avez compris mon dessein, qui serait de me marier si tous les trous n'étaient pas, par malchance, fermés, clos et bouclés ; je vous en supplie, au nom de l'amour que depuis si longtemps vous me portez, dites-moi votre avis sur la question.
- Puisque, répondit Pantagruel, une fois pour toutes les dés ont été jetés, que vous l'avez décidé et que telle est votre ferme intention, n'en parlons plus, il ne reste qu'à la mettre à exécution.
- Oui, dit Panurge, mais je ne voudrais pas la mettre à exécution sans votre conseil et votre avis éclairé.
- Je suis de votre avis sur ce choix, répondit Pantagruel, et vous le conseille.
- Mais, dit Panurge, si vous étiez convaincu qu'il fût préférable pour moi de demeurer dans ma situation actuelle, sans me lancer dans une nouvelle entreprise, j'aimerais mieux ne point me marier.
- Ne vous mariez donc point, répondit Pantagruel.
- Oui, dit Panurge, mais voudriez-vous que je demeure si seulet toute ma vie sans compagnie conjugale ? Vous savez qu'il est écrit : Malheur au solitaire. L'homme seul ne connaît jamais l'épanouissement que l'on trouve chez les gens mariés.
- Mariez-vous donc, au nom de Dieu ! répondit Pantagruel.
- Mais, dit Panurge, si ma femme me faisait cocu (vous savez que nous avons une bonne année de cocus), cela suffirait à mettre ma patience hors de ses gonds. J'aime bien les cocus, ils me semblent être gens de bien, et je les fréquente volontiers, mais, dussé-je mourir, je ne le voudrais être. C'est un point trop poignant pour moi.
- Ne vous mariez donc point, répondit Pantagruel, car la sentence de Sénèque est valable sans aucune exception : ce qu'à autrui tu auras fait, sois certain qu'autrui te le fera.
- Dites-vous cela, demanda Panurge, sans faire d'exception ?
- Il le dit sans faire d'exception, répondit Pantagruel.
- Ho, ho ! dit Panurge, de par le petit diable ! Il veut dire valable dans ce monde ou dans l'autre.
Oui, mais puisque je ne peux pas plus me passer de femme qu'un aveugle de bâton (car il faut que le virolet trotte, sinon je ne saurais vivre), n'est-il pas préférable que je prenne pour compagne quelque honnête et vertueuse femme, plutôt que d'en changer tous les jours, et de risquer constamment d'attraper quelque coup de bâton, ou la vérole, pour mettre les choses au pis ? Car jamais femme de bien n'eut affaire avec moi. Et n'en déplaise à leurs maris.
- Mariez-vous donc, au nom de Dieu, répondit Pantagruel.
- Mais, dit Panurge, si Dieu le voulait, si par hasard j'épousais une femme de bien au cas où elle me battrait, je ne serais plus qu'un modèle réduit de Job si je ne me fâchais tout rouge. En effet, on m'a dit que ces femmes si honnêtes ont généralement une mauvaise tête : aussi ont-elles du bon vinaigre dans leur ménage. Je l'aurais encore plus mauvaise, et lui battrais tant et tant les abattis, c'est-à-dire, bras, jambes, tête, poumon, foie et rate, je lui déchiquetterais tant ses habits à coups redoublés, que le grand Diable attendrait son âme damnée à la porte. Je me passerais bien de ces troubles pour cette année et serais content de les éviter.
- Ne vous mariez donc point, répondit Pantagruel.
- Oui, dit Panurge, mais dans l'état où suis, quitte de mes dettes et non marié (remarquez que je veux dire quitte au mauvais moment, car, si j'étais très endetté, mes créanciers ne prendraient que trop grand soin de ma paternité), mais étant quitte et non marié, je n'ai personne qui se soucie autant de moi et me porte un amour aussi grand que l'est, dit-on, l'amour conjugal. Et si par hasard je tombais malade, je ne subirais que le traitement inverse. Le sage dit : là où il n'y a point de femme, c'est-à-dire de mère de famille et d'épouse légitime, le malade est dans un grand embarras. J'en ai vu une preuve évidente avec les papes, légats, cardinaux, évêques, abbés, prieurs, prêtres et moines. Or, vous ne me réduiriez jamais à cela.
- Mariez-vous donc. au nom de Dieu ! répondit Pantagruel.
- Mais, dit Panurge, si j'étais malade et inapte au devoir du mariage et que ma femme, ne pouvant supporter ma langueur, se donnât à un autre, et non seulement ne me vînt pas en aide au besoin, mais encore se moquât de mon infirmité et (qui pis est) me volât, comme je l'ai souvent vu se produire, il ne manquerait plus rien au tableau et je n'aurais plus qu'à courir les champs en gilet.
- Ne vous mariez donc point, répondit Pantagruel,
- Oui, dit Panurge, mais alors, je n'aurais jamais ni fils ni filles légitimes, par lesquels je puisse espérer perpétuer mon nom et mes armes ; auxquels je puisse laisser mes héritages et mes acquisitions ( J'en ferai de beaux un de ces quatre matins, n'en doutez pas, et qui plus est, serai un grand retireur de rentes) ; avec lesquels je puisse me distraire, quand par ailleurs je serai chagriné, ainsi que je vois journellement agir avec vous votre père si indulgent et si débonnaire, et comme le font tous les gens de bien dans leur foyer et dans l'intimité. En effet, alors que je suis quitte, que je ne suis pas marié, que je suis en proie à des tracas inhabituels... J'ai l'impression qu'au lieu de me consoler, vous riez de mon malheur !
- Mariez-vous donc, au nom de Dieu ! " répondit Pantagruel.

Rabelais, Tiers Livre, IX

 

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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.