Etude de lextrait des Confessions de J.-J. Rousseau
«Lautoportrait »
La métaphore, agent dynamique dun discours argumentatif.
L'autoportrait que met en scène le livre troisième des Confessions ("Deux choses presque inalliables s'unissent en moi... ) n'est pas seulement descriptif : il s'inscrit dans une visée polémique et dans une véritable chaîne argumentative.
Le paragraphe qui le précède directement dans le livre dit explicitement cette intention du narrateur de rétablir une vérité sur lui-même, vérité que n'ont su voir les «MM Masseron, d'Aubonne et beaucoup d'autres"- On se souvient que le récit vient juste de relater «lexpertise» que M d'Aubonne a fait subir au jeune Jean-Jacques, laquelle décèle «un garçon de peu d'esprit, sans idées, presque sans acquis, très borné en un mot à tous égards». On comprend que l'amour-propre du narrateur souscrive peu à ces vues... L'autoportrait qui suit va donc être orienté par une argumentation sous-jacente, les deux développements métaphoriques qui nous intéressent jouant, comme on va le voir, un rôle stratégique et dynamique dans cette orientation.
1 - Le paragraphe qui ouvre l'autoportrait expose d'emblée le principe constitutif de la vie psychique du personnage : "Deux choses presque inalliables s'unissent en moi(... ) : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après-coup." Cette tension entre des affects irrépressibles et un intellect qui a besoin de temps et de calme constitue un handicap dans la vie «mondaine», comme l'illustrent les anecdotes (amusées) qui terminent le paragraphe.
L'anaphore inaugurale du paragraphe suivant (qui contient nos métaphores) signale bien le travail de cohésion qui est à l'uvre dans l'organisation de cet autoportrait ( "Cette lenteur à penser, jointe à cette vivacité à sentir...") et introduit le thème particulier du paragraphe : «... je l'ai même seul et quand je travaille». Les deux développements métaphoriques qui vont suivre seront donc là a priori pour éclairer le fonctionnement de la vie psychique de Rousseau dans ce nouveau cadre. Mais une analyse comparative montre que leur fonction n'est pas seulement illustrative, mais qu'elles introduisent des éléments nouveaux et décisifs dans la stratégie argumentative de l'autoportrait.
2 - La première métaphore développe une isotopie de la fermentation biologique comme phore de l'activité intellectuelle : (mes idées) "y circulent sourdement ", "elles y fermentent ", vont jusqu'à "échauffer", "donner des palpitations".
La seconde métaphore décline, elle, une isotopie liée au théâtre et à l'opéra :" changements de scènes", "ces grands théâtres", "décorations", "spectacle ravissant".
Ce second développement métaphorique est capital : sil recoupe, en partie, les significations du premier, il n'est pas redondant car il fait évoluer l'argumentation implicite.2-1 Quels sont ces recoupements ? Les deux développements mettent en scène le processus psychique qui chez Rousseau, passe d'une phase de désordre à une phase d'ordre et de clarté. Ils sont accompagnés d'un commentaire qui les explicite bien ainsi :
Du désordre et de la confusion
à lordre et à la clarté.
Métaphore
biologique
«y circulent sourdement»
«y fermentent»
«ce grand mouvement sapaise»
Commentaire
«mes idées sarrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté»
«au milieu de cette émotion, je ne vois rien nettement»
«il faut que jattende»
«ce chaos se débrouille»
«chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement après une longue et confuse agitation»
Métaphore
de lopéra
«dans les changements de scène, il règne sur ces grands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez longtemps.»
«toutes les décorations sont entremêlées»
«on croit que tout va renverser»
«cependant, peu à peu, tout sarrange, rien ne manque»
2-2 Ce dernier développement métaphorique met alors en scène une nouvelle considération, que va reprendre le commentaire qui finit le paragraphe :
Métaphore de lopéra
«et lon est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant»
commentaire
«cette manoeuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau lorsque je veux écrire. Si javais su attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui sy sont ainsi peintes, peu dauteurs mauraient surpassé.»
Ce nouveau temps que la narration métaphorique propose ici, concerne donc le résultat de tout ce processus intellectuel qui vient d'être décrit, de toute cette "manuvre", résultat évalué plus seulement selon un critère d'ordre et de clarté (comme pour la métaphore biologique), mais selon un critère esthétique et en renvoyant au domaine de l'art (champ lexical : "spectacle ravissant", "dans leur beauté" "auteurs", "lorsque je veux écrire").
3 - La métaphore de l'opéra a ainsi déplacé l'objet de l'autoportrait : on est passé de Rousseau au «travail», à Rousseau écrivain, le paragraphe suivant développant alors ce nouveau thème : «De là vient l'extrême difficulté que je trouve à écrire...» Mais cette métaphore de l'opéra n'est pas seulement un agent de la cohésion du texte, elle est aussi un agent dynamique dans la démonstration implicite qui motive le portrait.
3-1 Le phore du premier développement métaphorique est plutôt connoté négativement : "elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu'à mémouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations», et le commentaire adjacent souligne «l'incroyable difficulté" avec laquelle l'ordre revient.
Passer d'un comparant qui est le corps et ses productions à un autre, l'opéra, production supérieure de l'esprit, c'est déjà réorienter sensiblement le jeu des valeurs dans l'argumentation. Le désordre n'apparaît déjà plus aussi négatif même si le narrateur peut éprouver «un tiraillement qui fait peine». Et surtout, et c'est bien dans ce sens-là que le second commentaire «tire» la métaphore, ce désordre est promesse d'un résultat esthétique supérieur : «spectacle ravissant» ou livre d'un Rousseau qui peut se positionner dans la hiérarchie des plus grands écrivains («si j'avais su attendre... peu d'auteurs m'auraient surpassé.»). La métaphore opère ici une véritable reconversion des valeurs.3-2 Elle indique aussi que tout est une question de regard et de temps : la vérité (du spectacle, du moi intérieur) n'apparaît qu'à ceux qui savent voir. De façon révélatrice, la narration change de focalisation et de voix narrative entre le premier récit métaphorique («au milieu de toute cette émotion, je ne vois plus rien nettement») et le second («on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine, on croit que tout va renverser... cependant on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant»). Cette mise en scène du «on» et d'une modalisation qui souligne l'illusion dans laquelle peut s'enfermer le regard («on croit...») s'il ne sait attendre est la mise en scène allusive de ces «MM Masseron, d'Aubonne et beaucoup d'autres» qui n'ont rien vu, rien cerné de la vraie valeur de Rousseau.
La double métaphore a ainsi fait passer l'argumentation dans l'autoportrait d'une autocritique (dune forme d'impuissance intellectuelle) à une critique d'autrui (qui n'a pas su voir que cette apparente impuissance intellectuelle n'est que la preuve d'une personnalité singulière, et une promesse de créations de l'esprit supérieures).La métaphore argumentative apparaît donc ici comme une figure riche, capitale dans le dispositif apologétique auquel cet autoportrait des Confessions participe.
Fichier téléchargeable au format Word : Etude de l'extrait de l'autoportrait in Les Confessions.doc
Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.