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Etude générale

 

1 La fonction évaluative de la métaphore argumentative.
texte support :  Giraudoux,  Electre   (Acte I, scène 2, extrait ).

2 La fonction structurante de la métaphore argumentative.
texte support : H. Taine, Les origines de la France contemporaine : Le régime moderne, Livre quatrième, chapitre 1

3 La fonction caractérisante de la métaphore argumentative.
textes supports : Hugo, La préface de Cromwell  
Bossuet, Sermon (extrait)

 

Les études qui suivent s’attachent à montrer les enjeux et rôles des métaphores argumentatives. Ces rôles, ces enjeux sont évidemment dans un même texte entrelacés : c’est l’analyse qui, seule, justifie ici que l’on distingue 3 grandes fonctions de la métaphore argumentative.

1 La fonction évaluative de la métaphore argumentative.

Le réseau métaphorique d’un texte peut baliser et/ou renforcer le système évaluatif d’une argumentation grâce aux connotations mélioratives ou péjoratives des phores mis en œuvre.

Ainsi, c’est grâce à un empilement métaphorique dépréciatif (et pas forcément réductible à des arguments) que le Président, dans l’Electre de Giraudoux, exprime sa condamnation d’Electre (Acte I, scène 2, extrait ).

L’échange entre l’étranger et le Président prend la forme d’un bref débat par l’opposition d’interprétation des valeurs accordées à certains mots, à certaines métaphores, notamment le mot «conscience», et l’expression «femme à histoires». Se pose ainsi avant même son apparition sur scène la question de la signification du personnage d’Electre. Ce débat préfigure par ailleurs l’ultime confrontation d’Electre et d’Egisthe à la scène 8 de l’acte II.

La subtilité du débat de valeurs se traduit par le glissement de sens de certains mots : les femmes à histoires, dit Oreste, «ont sauvé le monde de l’égoïsme», formule où «sauver» prend la valeur positive de «faire échapper à», mais, réplique le Président, «elles l’ont sauvé du bonheur», formule où le verbe prend le sens cette fois-ci négatif de "priver de". Et c’est cette seconde interprétation que va développer le personnage à travers des images et des allégories.

Ainsi, la «femme à histoires», c’est celle :

- qui fait naître l’enfer en ravivant les plaies, en les empêchant de cicatriser

- qui n’oublie pas les morts

- qui, en se comportant avec justice, générosité, ruine l’Etat, l’individu, et les meilleures familles

- qui est pire que l’assassin : elle brouille la lumière et la nuit (alors que l’assassin «est le noyau qu’on a retiré du fruit et qui ne risque plus dans une tarte de vous casser les dents»), «elle rend équivoque jusqu’à la pleine lune»

- un pêcheur qui, la veille de sa pêche, dispose ses appâts

a) On voit bien ici que le réseau métaphorique met en scène les valeurs de référence qui fondent une argumentation. Les "couplets" du Président permettent de définir le regard qu’il porte sur le personnage d’Electre. Leur variété traduit sans doute la complexité même du personnage décrit. On peut cependant dégager une connotation commune sous cette diversité : Electre constitue une menace , elle est celle qui perturbe un certain ordre, qui fait souffrir et qui conduit au malheur. Par là, on perçoit l’attachement du Président à l’ordre et sa critique du désordre qu’incarne Electre.
Notons bien que ces éléments argumentatifs et valeurs ne sont pas explicités, ils sont seulement suggérés par le jeu des connotations que véhiculent les métaphores.

b) Dans la double-énonciation qui constitue le discours théâtral, la fonction évaluative va jouer aussi à un autre niveau (celui de la relation de l’auteur au lecteur). Ce bric-a-brac métaphorique déconsidère dans le même temps son locuteur. Là où Le Président voulait disqualifier Electre, c’est lui-même qu’il ridiculise ! Les métaphores qu’il emploie sont, en effet, ou contestables (quoi de plus légitime pour un pêcheur que de disposer des filets ?), ou incohérentes, mêlant valeurs positives et négatives, ou "retournant" les valeurs positives (la générosité par exemple) en valeurs négatives (dans les conséquences néfastes des actions d’Electre ).

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2 La fonction structurante de la métaphore argumentative.

2-1 Le réseau métaphorique peut générer et organiser la structure même du texte argumentatif où il est mis en œuvre. Ainsi en est-il du texte de Taine, distribué en symétries antithétiques par les métaphores du navire et de la barque.

Ce texte est construit en 3 étapes par l’entremêlement de métaphores «explicatives» et d’un discours qui lui-même justifie et motive les métaphores. Taine utilise ainsi deux ressources discursives : les analogies sont chaque fois suivies de leur «traduction». On ne se fait jamais trop bien comprendre !

 

a) 1ère série analogique

La vie d’un homme centrée sur soi, sa fortune, son avancement, son succès personnel ("peu de choses" )

une barque étroite et fragile

 

On en fait vite le tour

 

Elle finit par «faire eau», elle s’engloutit

La première analogie associe les termes référentiels (la vie d’un homme) aux termes métaphoriques (la barque étroite… ). Le développement filé permet d’exprimer divers aspects, mettant en évidence les limites et la fragilité de l’individualisme.

 

b) 2ème série analogique

«une famille / une commune / une église / une patrie / toutes les associations, toutes les entreprises collectives de science, de l’éducation»

- reprises globalisantes : Associations, fraternité humaine

Un vaisseau de haut bord, gros bâtiments

 

Surnagera après que l’individu a disparu, modifiable, mais la substance et la forme subsistent.

 

Taine développe de la même façon cette 2ème analogie, associant des termes référentiels (les associations) à l’image du vaisseau, elle-même valorisée par les particularités qui lui sont attribuées (on retrouve ici la fonction évaluative de la métaphore ).

c) La mise en relation des deux séries analogiques conduit à la thèse, mieux construit la thèse, par l’opposition des valeurs attachées aux images. L’action et la vie centrée sur soi sont dévalorisées, l’action centrée sur le collectif, elle, est valorisée. Il faut que l’homme préfère le navire à la barque. Une 3ème série analogique vient alors préciser le rôle de l’Etat.

 

L’Etat

Sorte de vaisseau amiral et central

 

Qui tient sous ses canons tous les navires subordonnés.

 

On voit donc ici que l’analogie joue le rôle d’une matrice générative de la structure du texte et organise le discours argumentatif.

On pourra se reporter, pour observer le même type de fonction de la métaphore argumentative, à une autre étude, celle de la démonstration de Vautrin dans Le Père Goriot,   démonstration dont le fil est constitué par les "étapes" que lui fournit la métaphore filée du chemin.

2-2 La métaphore argumentative peut devenir même un agent dynamique de l'argumentation, faisant passer d'une étape à une autre, d'une orientation argumentative à une autre. L'étude de l'autoportrait dans Les Confessions montre, par exemple, que c'est grâce à la métaphore de l'opéra que l'argumentation passe d'une orientation critique à une réorientation apologétique. La "progression" métaphorique embraye ici la progression argumentative et cette dernière ne peut dès lors s'étudier qu'à travers l'analyse de la figure littéraire.

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3. La fonction caractérisante de la métaphore argumentative.

La métaphore a aussi la capacité, du fait de ses connotations thématiques et culturelles, de renvoyer soit à un sujet (personnage ou auteur), soit à une esthétique.

3-1 A un sujet, lorsque le réseau métaphorique construit une vision du monde personnelle, une subjectivité particulière et constitue un style. Ainsi, les métaphores de Vautrin (annexe 1) caractérisent le personnage autant qu’elles font avancer son argumentation et, dans le régime de la "double communication romanesque" qu'on peut voir là, elles caractérisent une vision du monde auctoriale, l'idéologie sociale de Balzac. Les métaphores du Président dans Electre, par leur incohérence et leur accumulation font de lui un "bourgeois" ridicule et comique disqualifié aux yeux du spectateur.

3-2 A une esthétique, lorsque le réseau métaphorique correspond à des caractéristiques d'un mouvement littéraire, d'un genre, d'un registre personnel ou non.
Ainsi, I'étude de la Préface de Cromwell montre combien l'imagerie mise en scène renvoie à un imaginaire personnel hugolien, celui du grotesque.
L'ensemble du texte est truffé de métaphores qui interviennent à tous les moments de l'argumentation et tissent une cohérence au texte, en renvoyant à un ensemble de valeurs, exprimant un regard sur le monde.
Ainsi, la qualification «peu solide», exprimée dans la thèse, est précisée par deux images de domaine très différent à fonction explicative et se comprend comme ridicule («On rirait d'un cordonnier qui voudrait mettre le même soulier à tous les pieds») et mutilante ( «la cage des unités ne renferme qu'un squelette»). Les métaphores manifestent, par la force même de la visualisation, le caractère péremptoire de l'affirmation de Hugo et actualisent, ici également, leur fonction évaluative.
L'image de la cage et du squelette est annoncée et développée par un réseau d'autres images se rapportant à la prison, à la souffrance, à la mutilation et à la mort : "comme les barreaux d'une cage", "c'est mutiler l'homme", "c'est faire grimacer (faire mentir ? faire souffrir ?), "tout cela mourra dans l'opération", "les mutilations dogmatiques", "on a borné l'essor de nos plus grands poètes", "avec les ciseaux des unités, on leur a coupé l'aile", "ces plumes d'ailes retranchées".
Tout ce réseau métaphorique, expansion de la thèse «l'unité de temps n'est pas plus solide que l'unité de lieu», oppose le drame, du côté du génie et de la vie, au théâtre classique, du côté de la mort et de la médiocrité.

Ce réseau principal est enrichi d'images complémentaires de domaines très différents. Outre celle du cordonnier déjà vue, le dernier paragraphe contient des images plus "spatiales" et architecturales pour définir l'unité d'action («graviter vers se grouper aux différents étages, sur divers plans»), et une image plus picturale pour formuler un raisonnement : "il ne peut pas plus y avoir trois unités dans le drame que trois horizons dans un tableau" : argument qui veut ainsi justifier l'exclusion des deux unités de temps et de lieu par l'existence nécessaire et obligatoire de l'unité d'action. Argument peut-être spécieux qui rapproche deux éléments qui n'ont en commun que d'être des modes de représentation artistiques du réel (et différents : les lois sont-elles les mêmes ?). La force de l'évidence du comparant (il n'y a pas trois horizons dans un tableau), qui agit comme présupposé, se reporte sur le comparé (il ne peut y avoir trois règles d'unités dans le théâtre), peut-être pourtant contestable. Point de vue réaffirmé dans une dernière image appartenant au même champ : "L'unité d'ensemble est la loi de perspective du théâtre".

Cet ensemble d'images font du théâtre une véritable construction, un spectacle pour l'œil au même titre que la peinture ou l'architecture, et un spectacle vivant où le génie peut s'exprimer. C'est ainsi toute une esthétique qui nous est aussi donnée par la présence de ces métaphores.
Ce dernier exemple montre que cette vision personnelle qu'exprime la métaphore peut s'articuler à une esthétique, à un code de représentations, à une idéologie propres non plus à un individu, mais à une époque. La métaphore argumentative est alors à associer à l'Histoire littéraire : les métaphores du XVIIème siècle ne seront pas les mêmes que celles du XXeme, celles d'un auteur de la Pléiade seront différentes de celles d'un romantique. Les métaphores argumentatives de d'Aubigné renverront à une esthétique baroque, celles de Ronsard à une conception codifiée et instrumentalisée de l'image, celles de Musset, par la voix de Lorenzo, à une représentation du héros romantique, celles de Giraudoux à une esthétique du théâtre « moderne».

Dans cette perspective, les métaphores de Bossuet dans l’extrait de sermon renvoient à une idéologie chrétienne.
L'écriture de Bossuet fait revivre et anime un fonds métaphorique très ancien qui est au cœur du texte avec la citation de saint Paul. Le futur évêque de Meaux reste fidèle au modèle d'écriture qu'est l'exégèse des textes sacrés. Les résonances, les échos qui s'imposent à l'esprit du lecteur de l'époque, et du lecteur savant d'aujourd'hui (mais nous pouvons apporter ce savoir aux élèves d'aujourd'hui et réfléchir à cette dimension de la lecture), sont présents dans l'implicite des autres parties du texte : il y a l'image christique du fardeau bien sûr, puis les allusions bibliques à l'origine de l'homme ("car étant tous pétris d'une même masse et ne pouvant pas y avoir de grande différence entre la boue et la boue").

La métaphore, dans ces différents exemples, apparaît donc comme un outil opératoire au service de l'argumentation. Qu’en est-il de sa valeur persuasive ? Il semble qu'elle ait d'autant plus de poids qu'elle paraît davantage aller de soi, qu'elle a la force de l'évidence. «La métaphore argumentative a intérêt à se fondre dans la grisaille du lieu commun» dit Boissinot (in Les textes argumentatifs, B. Lacoste, CRDP Toulouse 1992 ) car «argumenter, c'est amener le récepteur à ce lieu commun où pourra se produire un échange de vues». Elle a alors une visée didactique, éclaircissante, et persuasive par sa clarté même. C'est, semble-t-il la visée qu'ont les métaphores quasi clichés de Taine. La métaphore énonce ainsi un savoir sur le monde, une morale, un jugement de l'auteur, du narrateur ou d'un personnage, qui constitue sa «thèse» et sur laquelle il ne peut y avoir pluralité de sens, ou d'ambiguïté. Elle réclame ici du lecteur (l’élève chargé de l’analyser par exemple ) des compétences logiques. Il doit être en mesure de percevoir la cohérence d’une image ou d’un réseau d’images avec sa traduction, celle-ci étant explicitée ou pas.

Or la métaphore, dans un autre usage que certains auteurs mettent en œuvre, dit plus qu’une simple équivalence sémantique entre deux énoncés, et, dans cet usage plus littéraire, elle est associée à la visée poétique du discours (plutôt qu’à la simple communication d’une thèse). Sa valeur persuasive est alors d’autant plus forte qu’elle est originale, surprenante, inventive. Riche des connotations qui la rendent complexe, elle peut exprimer, elle aussi, un regard et un savoir sur le monde, et/ou un système de valeurs, mais qui sera de l’ordre du message, de l’effet de sens ( plutôt que de la thèse univoque). Cet usage de la métaphore requiert l’imagination du lecteur et sollicite ses compétences d’interprétation.

A partir de l’analyse de la dimension persuasive des métaphores argumentatives, on peut donc dégager deux usages typiques de la métaphore qui viennent croiser ses différentes fonctions. En effet, selon qu'elle est accompagnée d'une explication ou pas, lieu commun ou originale, traduisible ou complexe, la métaphore est le signal soit d'un discours qui vise la communication univoque d'une thèse, soit d'une argumentation plus ouverte aux connotations et effets de sens multiples. Certains auteurs, certaines esthétiques instrumentalisent la figure, la dotant de commentaires explicatifs (Taine, Ronsard), et privilégient la métaphore la plus lisible possible. D'autres, au contraire, jouent de son pouvoir poétique, de son pouvoir de suggestion et de connotation. Plutôt liées à une esthétique de la surprise, ces dernières proposent alors des rapprochements inédits, construisent des analogies aux connotations multiples et équivoques, qui résistent à la rationalisation discursive.

La métaphore argumentative n’est donc pas une simple ornementation, artificielle, voire artificieuse, du discours argumentatif. Elle ne se réduit pas à la seule visée persuasive que l’enseignement scolaire de la rhétorique lui attribue. Figure complexe, elle est une forme argumentative à part entière, à étudier dans sa spécificité.
Les questionnements proposés pour les sujets I au bac de français (corpus étudié :1996 à 1998), et portant sur les métaphores, se limitent par exemple à interroger sur le pouvoir de persuasion de ces figures, ou demandent une simple explicitation de leur sens.

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Fichier téléchargeable au format Word : les fonctions de la métaphore argumentative.doc

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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.