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Giraudoux, Electre, acte II, 8

Situons le passage : le Président et sa femme veulent persuader le jardinier de ne pas épouser Electre. «Il ne l’épousera pas. Nous venons pour l’en empêcher.» dit Agathe à l’étranger (Oreste). Pourquoi ? Parce que le jardinier a «tout à craindre d’Electre. C’est le type de «la femme à histoires.». Le Président va décliner cette «définition» d’Electre par des jeux sur les mots, des allégories et des métaphores, pour expliquer à l’étranger ce qu’il entend par cette formulation:

LE PRÉSIDENT. Tais-toi, Agathe. Une conscience ! Croyez-vous ! Si les coupables n'oublient pas leurs fautes, si les vaincus n'oublient pas leurs défaites, les vainqueurs leurs victoires, s'il y a des malédictions, des brouilles, des haines, la faute n'en revient pas à la conscience de l'humanité, qui est toute propension vers le compromis et l'oubli, mais à dix ou quinze femmes à histoires !

L'ÉTRANGER. Je suis bien de votre avis. Dix ou quinze femmes à histoires ont sauvé le monde de l'égoïsme.

LE PRÉSIDENT. Elles l'ont sauvé du bonheur ! Je la connais, Électre ! Admettons qu'elle soit ce que tu dis, la justice, la générosité, le devoir. Mais c'est avec la justice, la générosité, le devoir, et non avec l'égoïsme et la facilité, que l'on ruine l'État, l'individu et les meilleures familles.

AGATHE. Absolument... Pourquoi, chéri ? Tu me l'as dit, j'ai oublié ! ...

LE PRÉSIDENT. Parce que ces trois vertus comportent le seul élément vraiment fatal à l'humanité, l'acharnement. Le bonheur n'a jamais été le lot de ceux qui s'acharnent. Une famille heureuse, c'est une reddition locale. Une époque heureuse, c'est l'unanime capitulation.

L'ÉTRANGER. Vous vous êtes rendu, vous, à la première semonce ?

LE PRÉSIDENT. Hélas non ! Un autre a été plus rapide. Aussi ne suis-je que second président.

LE JARDINIER. Contre quoi s'acharne Électre ? Elle va chaque nuit sur la tombe de son père, et c'est tout ?

LE PRÉSIDENT. Je sais. Je l'ai suivie. Sur le même parcours où ma profession m'avait fait suivre une nuit notre plus dangereux assassin, le long du fleuve, j'ai suivi, pour voir, la plus grande innocence de Grèce. Affreuse promenade, à côté de la première. Ils s'arrêtaient aux mêmes places ; l'if, le coin de pont, la borne milliaire font les mêmes signes à l'innocence et au crime. Mais, du fait que l'assassin était là, la nuit en devenait candide, rassurante, sans équivoque. Il était le noyau qu'on a retiré du fruit, et qui ne risque plus, dans la tarte, de vous casser les dents. La présence d'Électre au contraire brouillait lumière et nuit, rendait équivoque jusqu'à la pleine lune. Tu as vu un pêcheur qui, la veille de sa pêche, dispose ses appâts ? Le long de cette rivière noire, c'était elle. Et chaque soir, elle va ainsi appâter tout ce qui sans elle eût quitté cette terre d'agrément et d'accommodement, les remords, les aveux, les vieilles taches de sang, les rouilles, les os de meurtres, les détritus de délation... Quelque temps encore, et tout sera prêt, tout grouillera... Le pêcheur n'aura plus qu'à passer.

Giraudoux, Electre, acte II, 8

 

Fichier téléchargeable au format Word : Electre.doc

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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.