Mise en place :
Cinq élèves en difficulté ont été identifiés à la suite de la séquence "participer à un débat argumenté" ; un sondage-express "autour de la machine à café" auprès de quelques collègues de la classe signale dautres élèves qui se sont fait remarquer par leur "discrétion" et leur "mutisme" ; en croisant ces indications avec les résultats dun questionnaire donné en début dannée, un groupe de huit élèves est constitué.
Muni dudit questionnaire, jobtiens leur accord (de principe) pour participer à cette séquence .
2 Parler : pour qui ? pour quoi ? pourquoi ?
3 Devant les autres = avec les autres .
Cadrage " théorique " :
a) Important de ne pas amalgamer "capacité à sexprimer oralement" et "participer à une activité orale dans la classe" où des enjeux spécifiques interfèrent ( image de soi, "place" et "rôle" que lélève est prêt à assumer dans le jeu des relations symboliques qui sétablissent dans lespace social de la classe).
b) Une interaction orale ne peut sétudier (et se travailler) quen situation, quen prenant bien en compte les paramètres dun contexte de communication donné (qui parle ? pour qui ? dans quel but ? avec quel rapport de "places" ? sur la base de quel contrat ? ).
Ainsi les enjeux et les modalités dune intervention orale pour lélève seront différents sil sagit de :
- présenter un exposé que le prof lui a imposé / quil a choisi sil perçoit comme destinataire le prof / ses copains / sa copine / une entité virtuelle / personne
- participer à un débat argumenté devant le reste de la classe / participer à une tâche de groupe sans spectateurs extérieurs - sur un sujet qui limplique personnellement / sur une objet neutre
- participer à une tâche de groupe défini par " affinités " / défini sur des critères objectifs le mardi matin à 8 h / le vendredi après-midi à 17h
- rendre compte des résultats de lactivité de groupe / rendre compte des résultats dune recherche personnelle pour montrer quon est "des bons" / pour résoudre le problème rencontré collectivement en début de séance / pour monter que jai compris / pour constituer un stock de représentations préalables
- "participer" à un cours dialogué : intervention spontanée / sollicitée par le prof - réponse à la question du professeur dHG / réponse à la question du professeur de maths / réponse à une question de contrôle / réponse à une question prospective / intervenir pour faire plaisir au prof / pour perturber le prof / pour divertir les copains / pour poser une question / pour en terminer au plus tôt
Auto-analyses
1-1 Les élèves ont dabord à répondre au questionnaire général suivant (en binômes) :
a- dans quelles situations scolaires un élève est-il amené à prendre la parole ?
b- pour chaque situation , dites ce qui peut le mettre en difficulté (les freins) ;
c- pour chaque situation , dites ce qui peut laider (les aides) ;
d- pour chaque situation , dites quel intérêt il peut avoir à parler (les enjeux).
1-2 On recense au tableau les réponses ,en les confrontant éventuellement jajoute quelques exemples de situations non répertoriées dans leurs réponses on explore quelques freins, aides et enjeux auxquels ils navaient pas pensé.
1-3 Je demande à chacun de rédiger un "portrait personnel de lélève que je suis à loral" (même questionnaire que le précédent , en remplaçant " lélève " par " je ") - document rangé dans le classeur et qui vaut pour un "auto-diagnostic" de départ.
2 Parler : pour qui ? pour quoi ? pourquoi ?
Une des difficultés récurrentes qui ressort des "portraits" est liée à une mauvaise représentation, par lélève, de la "place" de sa parole dans le cadre dun cours : sil ne parle pas , cest pour ne pas passer pour "un faillot", cest parce quil a peur de dire des "bêtises", cest parce que les autres ont "des choses plus intéressantes à dire que lui"
Faisons le pari que lorsque lélève sait pourquoi et pour quoi il parle, pour qui, quil identifie la place et la fonction que peut remplir son intervention, il changera de représentations2-1 Je leur propose de reprendre un exercice pratiqué en module lors de la séquence "participer à un débat" : il sagissait de réfuter systématiquement, à partir dune controverse, lopinion du camarade du camp adverse, en la reformulant tout dabord le débat progressant ainsi alternativement par reformulations/réfutations successives.
Quatre débats de huit minutes sont enchaînés rapidement, suivis à chaque fois dune auto-évaluation (deux minutes). Voir grille dévaluation.
Lintérêt est ici que les paramètres de linteraction sont directement visibles pour lélève : il sagit, par exemple pour Julien, de convaincre Mickael (dont il partage peu ou prou le système de valeurs et de références, quil identifie comme un pair) du caractère erroné de son analyse des chances dune victoire de léquipe de France à la Coupe du Monde de rugby (sujet qui est dans sa "zone dintérêt immédiat" ). A la fin, lélève a conscience (plus ou moins) que linteraction lui a appris ou apporté quelque chose (à verbaliser sa pensée / à enrichir son argumentaire / à montrer ses connaissances / à se faire reconnaître devant les autres )
La dimension du groupe par ailleurs facilite la prise de parole.
Ce qui est important enfin , cest bien de faire apparaître le débat comme un dispositif prospectif et productif, qui donne la possibilité à un groupe denrichir ses argumentaires, ses références, dapprofondir ses positions. Il est utile ici de contrecarrer limage du débat "guerre verbale" quoffrent les versions médiatiques.2-2 Je leur demande ensuite de repérer quelles interactions comparables à celle du "débat argumenté" existent en cours de français "ordinaire" ou dans dautres matières.
On sarrête sur le cas de figure suivant : lorsque le prof recense au tableau les résultats des recherches individuelles, quil apparaît qu'elles sont divergentes et quil engage la classe à valider elle-même "bonnes" et "mauvaises" réponses (par exemple dans le cadre dune lecture méthodique, la fameuse phase du "conflit cognitif "). Jessaie de voir alors avec eux (dans un "échange dialogué") quels freins, quelles aides et quels intérêts lélève peut avoir à parler là et en montrant notamment que lerreur est une "chance" pour la classe dans bien des casLe fait dexpliciter les enjeux de telle ou telle interaction permettra-t-il de lever des blocages, liés à de "mauvaises représentations" ? Restons prudent , et estimons que nous posons ici un jalon vers une meilleure saisie du sens des activités en français
Autres options , non expérimentées :
- filmer un cours de français, le visionner en AI pour analyser les interventions des uns et des autres, dans une optique "positivante" ;
- reprendre deux des débats précédents, mais en inversant pour chaque élève sa prise de position initiale ;
Lexercice est difficile, qui demande aux élèves de "se décentrer" de leur sphère personnelle. Cependant, cest peut-être une occasion pour lélève, dapprendre à "jouer un rôle" au sein dune interaction sociale, ce qui est faisable sil en a identifié les modalités et vu les enjeux (autres que "personnels" et immédiats).
finaliser lactivité de débat en direction dune réutilisation en classe entière ;
par exemple : dans le cadre dune lecture méthodique, se servir du groupe AI comme source de premières propositions sur un texte que la classe étudie ensuite ;
ou encore : pour préparer une production argumentative (un devoir), le groupe AI débat pour dégager un premier argumentaire à renvoyer à la classe ;
établir un "contrat" ciblé sur la participation à des contextes "débat " en cours de français.
3 - Devant les autres = avec les autres .Une des sources de blocage récurrentes est la "timidité". Les exercices de théâtre peuvent alors apparaître comme un moyen de développer son assurance face à un groupe.
Pendant trois séances, des activités ont été proposées :
3-1- pour sapproprier lespace de la classe loccuper (circulations aléatoires, scénario de la forêt enchantée) ;
- pour faire confiance au groupe (et supporter le regard dautrui ) : tableaux vivants (préparés ou pas), laveugle guidé par un binôme dans un espace parsemé dobstacles ;
- pour simposer à autrui : face à face "tu ne le veux pas / si, je le veux !" en définissant les rôles ( le dominé / le dominant, en accentuant à chaque fois les signes de la domination ou de la soumission) ;
3-2- pour se faire confiance en situation dimprovisation et réagir à autrui : le salut croisé la table de café [l'espace doit être occupé constamment par deux acteurs, celui qui sort doit être immédiatement remplacé].
Occasion de trouver du plaisir à jouer devant / avec les autres, les activités théâtrales ont pu être parfois loccasion de bonnes surprises ( "je ne le voyais pas comme ça Jean-François"). Dautres élèves restent cependant "imperméables" à ce genre de sollicitation.
3-3 Elaboration dun sketch de théâtre : "Le petit chaperon rouge"
Cette activité était en relation avec le GT du moment les autres élèves de la classe avaient eux aussi la possibilité de jouer un sketch devant la classe, dans le cadre dune activité créative.
Ont été pratiqués des exercices pour endosser le personnage (il marche, il regarde dans un miroir, il mange, il trouve un billet de 100 F Il se fait applaudir par ses accolytes, huer par ses adversaires ). Chaque acteur joue des personnages différents. Chaque sous-groupe élabore ensuite dans des salles séparées une version du "Petit chaperon rouge" qu'il présente dans un second temps devant le groupe AI au complet.
La proposition de "jouer" ensuite devant la classe na, hélas, pas été retenue. Il a manqué ici encore létablissement dun contrat clair dès le début, qui fixe explicitement cet objectif Il est vrai aussi quil est difficile de "forcer" un élève à se prêter à ce genre dactivité. Que proposer en contrepartie, pour susciter ladhésion de lapprenti-comédien ?
On aurait pu envisager aussi de "camescoper" la prestation pour la classe, solution qui permet aussi à lélève de se montrer au groupe tout en se sentant moins mis en danger.
Mais il peut être difficile, pour un adolescent d'être confronté à son image ; cette possibilité est donc à manier avec précaution. Un bon principe : le professeur doit lui aussi "risquer son image" en présentant le travail au camescope.Alain Geffrault
Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.