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PIERRE-JAKEZ HELIAS :

QUEL CONTENTIEUX ! QUEL CONSENSUS ?

 

Certes, P.J. Hélias est un des auteurs les plus importants de ce siècle, auteur bretonnant d’abord, mais aussi " écrivain breton d’expression française ". Pour autant, P.J. Hélias n’a pas toujours été prophète en son pays, et il n’a jamais fait l’unanimité, notamment dans la mouvance bretonne et bretonnante, l’emsav, parmi ceux qu’il qualifiera d' " intellectuels " dans ses mémoires et interviews. Ceci explique un besoin de justification dans ses mêmes mémoires, voire parfois dans tels de ses vers militants. Il existe ainsi un sourd contentieux nommé P.J. Hélias, rarement formulé aussi explicitement que dans le pamphlet de Xavier Grall (Le cheval couché, 1977, notamment dans les propos d’un jeune poète bretonnant, par ailleurs traducteur du Fest-noz de Grall en breton, Koulizh Kedez).

Ce véritable dissensus, on peut en prendre la mesure dès qu’on entreprend de parler d’Hélias. Reste l’écho d’une vox populi, comme l’avis du lectorat qui consacra la célébrité du Bigouden ; mais il faut reconnaître qu’il s’agissait davantage du prosateur (mémorialiste et conteur plus que romancier), que d’un poète breton qui avait pourtant l’originalité d’être " parfaitement bilingue ", à la différence d’autres poètes bretons de langue française (Grall, Guillevic etc.) ou, inversement, de langue bretonne exclusivement (comme Roparz Hemon, Añjela Duval et de nombreux autres), Hélias pouvant se comparer dès lors à quelques autres poètes qui ont manié les deux langues, quoique de façon inégale (comme Gwernig, ou Keineg).

Sans doute faut-il distinguer deux plans dans cette approche : d’une part, l’aura dont bénéficia celui qui fut un homme de parole et un pionnier des médias, non seulement en breton (radio, puis télévision), mais en français, surtout depuis qu’il était entré de plain-pied en 1975 dans le système médiatico-littéraire qui le fit d’ailleurs s’improviser " romancier " ; d’autre part, la pérennité de son écriture bilingue, telle qu’elle peut s’analyser avec un certain recul, tant dans son oeuvre dramatique que dans sa poésie intimiste. Une question récurrente demeure essentielle, celle de la validité sociologique que garde ou non son témoignage sur un parcours mené à cheval sur plus d’un demi-siècle.

 

QUEL CONTENTIEUX !

 

Le premier contentieux est historique et date de 1945. La IIIème République, jusqu’à son effondrement en 1940, s’était toujours opposée à toute officialisation du breton, tant à l’école de la République que dans la vie publique. Face à ce jacobinisme du pouvoir central, s’est développé un " mouvement breton " (ou emsav, comme il se nomme lui-même) qui se structure à partir des dernières années du XIXème siècle. Régionaliste et populaire avant la " grande guerre ", il se radicalise en autonomisme dans les années vingt, puis en " nationalisme intégral " à mesure que les crises des années trente plongent la cause bretonne dans les contradictions de notre " siècle des extrêmes ".

Tout au long de ses mémoires sur cette époque troublée, l’auteur ne laisse transparaître aucune filiation directe ni même indirecte avec la mouvance bretonnante de ce premier demi-siècle, comme si celle-ci avait évolué dans une sphère autonome, coupée du " peuple ", dérisoire en somme, du moins en marge de la société bretonne telle qu'il l'a connue. Elle reste bien étrangère en tous cas aux préoccupations comme aux fréquentations du jeune Bigouden pauvre, devenu écolier, boursier quimpérois, puis étudiant rennais, et enfin professeur de lettres.

Or Hélias, qui s’est rangé du côté de la Résistance, comme la grande majorité des Bretons après 1943, va devenir dès 1945 rédacteur du journal du " Mouvement de la Résistance Unifiée ", VENT D’OUEST. Et il est bientôt appelé par son ancien professeur Fréville à diriger une nouvelle émission de langue bretonne qui sera diffusée à partir de 1946 par l’émetteur de Radio-Quimerc’h. C’est en cela que P.-J. Hélias devient, aux yeux des nationalistes bretons, une sorte d’anti-Hémon, d’autant que celui-ci a choisi dès 1946 la voie de l’exil à Dublin, où il sera surtout un érudit, tout en restant la " conscience " du mouvement breton issu de l’entre-deux-guerres, jusqu’à sa mort en 1978. Ainsi, Hélias - Jakez Kroc’hen, l'homme de radio devenu populaire, le promoteur du folklore qu’il veut " laïciser ",  puis l’homme public et l’écrivain médiatisé, qualifié de " passéiste ", et considéré comme un pilier de l’Establishment - Hélias, ainsi donc, est-il considéré comme un adversaire, voire un traître à la cause bretonne vue par les nationalistes.

 

Le second contentieux est idéologique et il s’est cristallisé depuis 1975 sur l’interprétation à donner du Cheval d’Orgueil, notamment du " Nouveau Testament " qui en était l’épilogue quelque peu polémique lui-même. Xavier Grall l’avait exprimé sur-le-champ dans un ouvrage à sensation, fortement médiatisé. Mais on trouve le même reproche formulé de façon plus nuancée dans des articles universitaires (F. Morvannou, Y.-B. Piriou ou plus récemment de P. Rannou). On verra P.-J. Hélias tenter de donner ses réponses à de telles attaques dans le Quêteur de mémoire.

Ainsi, à une mouvance revendicative en ces années de " luttes ", Hélias oppose l’immobilisme d’une bretonnité avant tout " bigoudène " qui, selon lui, " se contentait d’être ". On parla à son propos de localisme, de clanisme, de tribalisme... On conçoit l’amertume de jeunes militants, confrontés aux séquelles de l’identité négative (complexe d’infériorité collective, aggravé par les déchirements de la guerre), qui ne trouvent en Hélias aucun appui ni relais. Il restait en marge, "notable" laïc, politiquement "rouge pâle". Au contraire, le " Nouveau Testament " du Cheval d’Orgueil semblait les désavouer, mettant tout ce " petit monde " dans le même sac, étiqueté réactionnaire.

En fait, il me semble qu’il y a eu un vrai quiproquo. Hélias, se voulant procureur, a péché par imprécision, ce qui s’est retourné contre lui, car ses attaques sont contre de vagues " intellectuels " plus ou moins " bretonnants ", qu’il traite de " bourgeois ", " gens des villes " (" tud ar heriou), futurs " nouveaux maîtres ". Ainsi, une grande partie de la nouvelle mouvance bretonne, dont la nouvelle génération, qui est plus jeune, plus instruite, plus radicale... va être prise à contre-pied, voire à rebrousse-poil. C’est là, semble-t-il, qu’on doit chercher l’origine d’un désamour profond et durable de quelques-uns, sinon de beaucoup des militants de la " gauche bretonne ", envers P.-J. Hélias. Il est d’ailleurs symptomatique que les griefs portés à Hélias portent sur les positions de l’homme public, notamment lors de ses apparitions à la télévision. Quant à l’écrivain ainsi étrillé, il faut bien admettre que l’on brocarde alors - et toujours - essentiellement son oeuvre la plus connue, le fameux Cheval d’Orgueil, plus rarement (comme Rannou 1997) la suite de ces " mémoires ", pourtant plus sereine à tous égards, que fut en 1990 son Quêteur de mémoire.

 

Le dernier contentieux est davantage littéraire et il s’est surtout développé depuis les années 90, à l’égard des " romans " signés P.J. Hélias. A partir du succès, d’abord breton, puis français, enfin mondial, du Cheval d’Orgueil (c’est-à-dire après 1975), il est devenu un écrivain en vue, invité par les grands médias (comme diverses émissions d’ " Apostrophes ") et participant au système médiatico-littéraire. On connaît, par ailleurs, la mésaventure qu’a été l’adaptation qu’en a faite Claude Chabrol (1980), après une tentative de René Vautier, dans un film qu’il disait de pas trop apprécier lui-même, mais qui prouve l’engouement populaire pour le sujet, car il a été doublé en allemand etc., au nom de ces fameuses " racines " qui apparaissaient menacées par la modernité illustrée par le giscardisme triomphant.

Tout ceci explique probablement le fait que les " romans " de P.-J. Hélias n’en sont pas, bien souvent ; il nous a dit lui-même, lors de conversations à la télévision, qu’il les considérait comme des " contes ", et que l’étiquette de " romans " n’était qu’une concession à l’éditeur, pour qui il s’agissait du seul genre " populaire ", c’est-à-dire marchand. Selon Charles Le Gall, pour qui Hélias fut toujours un fidèle " compagnon ", il a cessé d’écrire en breton après cette date fatidique de 1975, se contentant de préparer des rééditions ou diverses éditions bilingues (comme la version en breton de son best-seller, parue en 1986, Marh al Lorh)...

Passéiste, alors ? Là encore, le terme mériterait d’être nuancé. Ses sketches mettent en scène, pour la radio, un monde aujourd’hui disparu, celui de l’après-guerre (d’avant " le tracteur ", nom d’une autre pièce). Certaines de ces scènes ont été reprises pour la télévision et on doit bien admettre que bien des scènes ont vieilli sur divers plans. Mais c’est, disait encore Hélias, " le monde qui a changé et je dois m’en accommoder ".

 

QUEL CONSENSUS ?

 

Le premier point, qui semble faire l’unanimité, est l’importance de son oeuvre écrite en langue bretonne (40 titres, selon son propre relevé). Cela n’en fait pas, à vrai dire, l’écrivain bretonnant le plus prolifique de ce siècle, car il est dépassé en nombre par Roparz Hemon et, probablement, par quelques autres auteurs. Et si la valeur proprement littéraire de ses sketchs, Biskoaz kemend-all reste modeste, il n’en va pas de même au plan sociolinguistique, où Hélias a véritablement été un pionnier, avant le développement en cours des médias bretonnants. On peut rattacher à un tel succès auprès du public, par-dessus la tête des autres médiateurs que prétendaient être les lettrés et " intellectuels " bretonnants, celui de son théâtre dans les années soixante. Plusieurs témoignages permettent de mesurer à quel point P.J. Hélias a connu du succès sur scène tant en breton qu’en français.

Sans entrer ici dans l’analyse littéraire, remarquons que l’oeuvre dramatique d’Hélias est multiforme, allant du sketch à la cantate (la Cantate du Bout du Monde - 1958) et à l’oratorio (écrit pour le festival de Lorient en 1987), alternant ainsi théâtre néoréaliste, néo-symboliste, ou diverses reprises personnelles de mythes et de légendes celtiques (comme Iseult, Gradlon etc.), à la manière d’un néoclassique. Quoi qu’il en soit de la valeur de ces oeuvres, dont certaines seront mieux analysées par d’autres, retenons là encore la valeur indéniable du témoignage - naturellement subjectif - ainsi porté par Hélias sur la société rurale qui était celle de son temps.

 

C’est là, peut-être, que réside le second terme d’un éventuel consensus sur P.-J. Hélias. Celui-ci, par delà les critiques émises et les différences assumées, nous laisse un témoignage sans guère d’équivalent sur la civilisation traditionnelle. Les oeuvres de mémorialistes sont nombreuses, notamment en langue bretonne, certaines étant des échos à son best-seller, sans compter des oeuvres antérieures qui ont pu l’influencer. Mais aucune ne possède sans doute le style particulier de Hélias, fait d’un subtil métissage, véritable code-switching plus stylistique que réaliste, qu’il impose par son talent et sa notoriété à une langue française qui n’y était guère habituée.

Il y a ensuite son art subtil et multiforme de faire du neuf avec du vieux, et souvent du beau, en mêlant la spontanéité du parler, que maîtrisait parfaitement l’homme de parole et des médias, à sa grande culture classique. La patte d’Hélias, c’est donc bien cette alchimie rare entre une connaissance intime du terrain (fruit d’un " inventaire de sa civilisation maternelle " de plusieurs dizaines d’années), un talent de conteur, hérité d’un grand-père à l’origine, mais mâtiné d’humanités, et cette distanciation qui lui est propre, et fait problème pour tout militantisme, à la fois sympathie de fils du peuple et regard laïcisé de l’universitaire, "après que l’enseignement classique eut bâti en moi un deuxième homme sur les fondements obscurs du premier " (1977). C’est d’ailleurs l’exotisme qui s’en dégage et le relativisme qui le sous-tend qu’ont déploré le plus certains critiques, chez celui qui affirme pourtant, presque comme urbi et orbi, que " le breton était mon pays... mon héritage... mon maître... le champ de mes miracles ".

 

Enfin, dernier élément d’un possible consensus autour de l’oeuvre de P.-J. Hélias, sinon de sa personnalité, retenons la primauté de sa poésie. Celle-ci offre la particularité d’être bilingue, alors que nombreux sont les thèmes récurrents, que l’on retrouve ailleurs dans l’oeuvre. Il nous lui-même a confié à plusieurs reprises, comme à d’autres sans aucun doute, que son oeuvre préférée était effectivement sa poésie.

Il y a à cela plusieurs raisons, sans doute. Sa poésie n’a pas été critiquée vertement comme d’autres oeuvres, faute d’avoir été aussi lue ou attentivement examinée, même si elle lui permettait de s’identifier à quelques grands, comme Saint-Pol Roux ou surtout Max Jacob, " le piéton de Quimper " (1993). Assurément contenait-elle, comme le remarque Rannou, une part cachée de lui-même et les traces visibles de sa schizophrénie culturelle, pendant assumé de la diglossie breton-français ambiante, et cassure toujours productive chez un écrivain. De même, T. Glon a montré comment la poésie d’Hélias participe, au même titre que celle de Grall ou de Keineg, notamment en langue française, à la littérature de la " Recouvrance " : " c’est-à-dire de cette convocation magique et culpabilisée d’un temps meilleur dont les écrivains bretons se sentent exilés comme de nouveaux Romantiques... ".

 

CONCLUSION TOUTE PROVISOIRE

 

Le contentieux Hélias est donc avéré. Il porte sur son rôle d’anti-Hémon notoire, notamment à la radio après la guerre, sur son désengagement de la cause bretonne aux yeux des militants qui restent souvent marqués par 1968, et enfin sur sa littérature de fiction en langue française, jugée par trop " alimentaire "...

Mais par delà ce contentieux, nous pouvons avancer quelques éléments d’un possible consensus. Et nous avons pu ainsi faire mention de plusieurs points, sur lesquels semble se faire une relative unanimité : importance de son oeuvre au strict plan des lettres bretonnantes, pertinence de son témoignage qu’il circonscrit volontairement à sa " civilisation première ", la bigoudène, enfin qualité formelle, textuelle, thématique de sa poésie, exemple rare d’une écriture poétique réellement bilingue...

Reste le débat, celui de notre colloque, qui fait que nous nous garderons bien pour l’instant de conclure, laissant cette troisième partie à l’initiative des uns et aux autres. Car n’est-ce pas là l’objet même de ce colloque rennais, sur l’universalité d’un Bigouden singulier comme l’était et le reste P.-J. Hélias ?

 

 

Francis FAVEREAU
Laboratoire
Bretagne et pays celtiques
Université RENNES 2

Ouverture du colloque consacré à P.-J. Hélias, Rennes, 1999.

 

 

 

N'em-eus danvez all ebed da zivenn
Nemed al lennad Chouchenn bero,
Ar gwelien gouez
A vag ahanon er-mêz hag e-barz,
Ar brezoneg eo ma bro.

Brezoneger ma'z on

Je n'ai pas d'autre bien à défendre
Que ce lac d'hydromel bouillant,
Ce brouet sauvage
Qui me nourrit dehors et dedans.
Le breton est ma patrie.

Bretonnant que je suis

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

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Présentation de l'écrivain

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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.