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Pierre-Jakez   HELIAS
(1914 - 1995)

 

Manoir secret /Maner Kuz, 1964
Iseut seconde / An Isold a-heul, 1969
La Pierre noire
/ Ar men du, 1973
Le Cheval d'orgueil, 1974
L'Herbe d'or, 1982
Le Quêteur de mémoire, 1990
D'un autre monde,1991
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Dessin de Jacques Moczarski

 

Enfances et formation

Il naît à Pouldreuzic, dans le Finistère, de parents agriculteurs. Enfance pauvre mais heureuse, bercée par les contes de son grand-père Alain Le Goff. Le breton est sa langue maternelle. Il apprend le français à l'école primaire, puis entre au Lycée de Quimper en 1922. Bachelier en 1932, il étudie en Lettres Supérieures à Rennes. Il rencontre Saint-Pol-Roux et découvre les travaux de Luzel, La Villemarqué et Le Braz. Devenu surveillant, il se lie avec Max Jacob à Quimper, puis avec Louis Guilloux à Saint-Brieuc. En 1937, Léo Lagrange lui commande des pièces pour les Auberges de jeunesse. Mobilisé en 1939, il regagne Rennes en 1940 et rencontre Vilar à Pouldreuzic.


L’enseignant, le militant 

En 1943, il est professeur à Fougères, et rencontre Jean Guéhenno. On le nomme en 1945 rédacteur en chef de Vent d’Ouest, l’hebdomadaire du Mouvement de Libération Nationale. Le maire de Rennes, Henri Fréville, le charge d’une émission en langue bretonne à la radio, pour laquelle il va écrire, une douzaine d’années durant, des sketches qu’il interprétera avec son ami Pierre Trépos. En 1946, il est nommé à l’Ecole Normale de Quimper, où il enseigne jusqu’en 1975. Il co-fonde en 1948 le Festival de Cornouailles, et collabore au mouvement laïc Ar Falz (la Faucille). Il prend, en 1954, la responsabilité de la commission folklore à la Ligue de l’Enseignement. Hélias commence dès 1958 à écrire pour La Bretagne à Paris puis pour Ouest-France des chroniques hebdomadaires sur la civilisation dont il est issu. Elles donneront plus tard matière au Cheval d’Orgueil. Il écrit parallèlement pour le théâtre et publie en 1964 son premier recueil de poèmes bilingues, Manoir secret.


La gloire, la polémique 

En 1975, il prend sa retraite et se voit offrir une Agrégation en Lettres modernes (et non classiques, comme il l’écrira sur la couverture de ses livres) sans passer les épreuves du concours. Le Cheval d’orgueil paraît peu après : le triomphe est immédiat. Il va donner lieu à des suites (Les Autres et les miens, 1977) et à des polémiques. Xavier Grall, dans Le Cheval couché (1977), lui reproche d’avoir toute sa vie défendu l’idéal laïc de Jules Ferry, qui repose notamment sur l’éradication des langues provinciales. Hélias publie alors intensivement, et commence une carrière de romancier, faisant paraître cinq ouvrages de 1982 à 1994. Le Quêteur de mémoire (1990) est l’occasion d’attaquer ses contradicteurs et de justifier son action au service du folklore et du collectage. Il meurt le 15 août 1995.


L’oeuvre 

Hélias a pratiqué les quatre genres canoniques avec un bonheur inégal. C’est dans le roman qu’il a le moins réussi. La Colline des solitudes (Julliard, 1984) et Le Diable à quatre (De Fallois, 1994) regorgent d’incohérences et l’écriture y est particulièrement boursouflée. La Nuit singulière (ibid.,1990) est une série de contes que relie un fil narratif assez lâche. Vent de soleil (ibid., 1988) offre plus d’intérêt. Il s’agit d’un puzzle narratif qui reconstitue l’existence du personnage principal, que l’on a découvert mort, au début du roman. Les différents chapitres donnent chacun la parole à quelqu’un qui a partagé son existence à un moment différent. Ainsi s’élabore le portrait d’un aventurier en quête d’absolu et aux visages multiples. La conclusion abonde hélas en coups de théâtre qui détruisent la vraisemblance d’un récit donné pourtant comme réaliste.

L’Herbe d’or (Julliard, 1982) est le roman le plus abouti d’Hélias. C’est selon nous son chef-d’oeuvre. Il s’agit d’un bouleversant huis-clos dans la nuit bigoudène, où l’on assiste au naufrage du bateau " L’herbe d’or ", qui a pris le large malgré la tempête. Son capitaine, Pierre Goazcoz, veut en effet se lancer dans une quête métaphysique qui l’entraînera vers la mort. Les autres membres de l’équipage en réchapperont. Pendant ce temps, au port de Logan, la population vit dans l’angoisse. Hélias met en scène avec truculence les anecdotes qui meublent la vie quotidienne : conflits amoureux, rivalités familiales, croyances superstitieuses… La façon dont il mêle avec un art savant de conteur les discours direct, indirect et indirect libre ménage d’heureux effets de polyphonie :

L’hôtelière les fit entrer, assura qu’on serait mieux dans la cuisine que dans la salle, mais que s’ils voulaient, c’était facile. Non ? Ils ne voulaient pas ? Alors asseyez-vous, mettez-vous à l’aise, ne faites pas de manières chez moi. Elle sortit du buffet une bouteille de boisson douce avec de petits verres à pieds. Quatre verres pour eux trois, n’est-ce pas ? " (p.188).

Mais quand Hélias célèbre la vie maritime, le style se fait plus lyrique :

Ils vont sur la mer comme on entre en religion (…) Si la mer venait à se tarir, ils mettraient le cap sur la nuée d’orage pour pêcher les constellations dans les toiles d’araignées. Et s’il n’y a pas de mer au Paradis, ils iront se plaindre à saint Pierre, ils verseront tant de larmes que le portier devra gréer de neuf  l’arche de Noë pour qu’ils puissent mettre la voile à l’eau de leurs yeux " (p.123).

 

Si l’on excepte les sketches burlesques dont nous avons déjà parlé, le théâtre d’Hélias suit deux directions thématiques. D’une part, celle d’un théâtre mythologique, qui convoque les personnages légendaires de l’histoire de Bretagne : Tristan et Iseut (Iseut seconde, 1965), le bandit Fontanella dans Le Roi Kado (1951), Gradlon… D’autre part, celle d’un théâtre agro-social, inspiré de Brecht, et qui mettait en scène les préoccupations des paysans bretons dans les années 60 : passage au modernisme, solitude sentimentale, tyrannie des chefs de clan (Le Grand valet, 1958 ; La Femme de paille, 1965). Le théâtre d’Hélias est plus verbal que dramatique. Sa conception de la scénographie, du décor, du message est très conventionnelle. Hélias ne s’est jamais soucié de ceux qui, comme Artaud, Cocteau, puis Beckett ou Ionesco, ont révolutionné le langage dramatique. Aussi son théâtre à message paraît-il aujourd’hui très daté.

 

On connaît moins encore son oeuvre poétique. Elle réserve pourtant des trésors. On peut y distinguer deux diptyques : Manoir secret (1964) et La Pierre noire (1973) se ressemblent par la forme et le fond, et c’est aussi le cas pour Clair-obscur et Le Passe-Vie (1979). Dans les deux premiers recueils, le poète exploite une métrique et un rythme classiques. Les vers riment, et le propos concerne surtout le monde rural traditionnel dont l’auteur constate le déchéance en des termes forcément passéistes, mais puissants :

Vieux villages des terres bleues, / Tourbe, lande et bruyère / Le grain pourrit, les arbres meurent (…) / Vous voilà devenus des îles dans le seigle… " (Manoir secret).

Le vocabulaire, souvent délibérément anachronique, les refrains à allure de comptines impriment à sa poésie une tonalité incantatoire. Dans Herri Saoudua ainsi, Hélias campe un " pilhaouer ", un chiffonnier qui se noie dans le marais du Yeun après avoir vendu un bol fendu au narrateur :

Herri Saoudua, c’est ton coeur qui casse / Dans les sept morceaux du bol rouge au coq. / Mais le chiffonnier, que veux-tu qu' il fasse ? / Il a dit d’argile, et non pas de roc. " (ibid.).

Il faudrait citer aussi les bouleversantes élégies à la mémoire de Dolly Pentraeth, dernière personne à avoir parlé le cornique, morte au XVIIIème siècle ; et à celle de Morvan Lebesque, textes qui appellent le chant par les procédés de reprise qui y abondent et par le lyrisme mélancolique qui s’y exprime :

Dolly Pentraeth, il est grand temps / De laisser aller ce qu’on aime. / Le monde a changé son odeur / Ou notre odeur changé de monde " 

Morvan, frère brûlant, où es-tu à cette heure, / Quand je mène ton deuil dans un champ de méduses / Sous le feu de Penfret, l’île de tous les leurres, / A l’affût aujourd’hui dans un halo de ruses / Depuis que tu es mort, / Depuis que tu fondis au large de tout port. " (La Pierre noire).

A l’opposé, les textes publiés dans l’autre diptyque sont des poèmes en prose ou en vers libres, et à cette forme plus détendue correspond un message plus serein, mais grave quand l’auteur considère l’heure de la mort qui approche :

" Resteront les autres / Sans sa présence / Et l’univers entier / Sans sa poussière / Et l’éternité peut-être / Avec sa chaîne des instants / Cassée là où il fut. "

Le narrateur des deux premiers recueils est hanté par la perte identitaire, comme l’atteste d’ailleurs le titre D’un autre monde, sous lequel Hélias a rangé la totalité de son oeuvre poétique. A cette angoisse de la dislocation répond une forme métrique carrée, comme s’il fallait combattre par la rigueur sa peur de la dissolution. Dans l’autre diptyque, la tonalité plus contemplative a pour écho une structure plus libre, le garde-fou de la métrique étant désormais inutile.


Mais c’est Le Cheval d’orgueil (Plon, 1975) qui a assuré la gloire d’Hélias. Il s’agit de la chronique minutieuse des événements qui peuplent la vie d’autrefois dans les campagnes. L’auteur y évoque la rivalité scolaire entre " blancs " cléricaux et " bleus " radicaux, l’esclavage des femmes soumises à des corvées interminables, les travaux saisonniers, les batailles de garnements, les jeux… Sa vision de la campagne est idéalisée. Le livre tire sa saveur de l’emploi d’une langue bretonne qui parasite constamment le français, qu’elle soit utilisée telle quelle ou traduite littéralement. C’est ainsi que " linsel " et " zoudard " qui signifient " drap " et " soldat " en français sont rendus par " linceul " et " soudard " dans le texte du Cheval d’orgueil, ce qui ajoute à ces mots des connotations macabre et médiévale qu’ils n’ont pas en breton.


Hélias est-il le plus grand écrivain breton du siècle ? Telle est sa réputation. Elle résiste pourtant difficilement à l’analyse. De lui, on ne connaît généralement que Le Cheval d’orgueil. Aucun écrivain mort aussi âgé et après avoir tant écrit n’est à ce point demeuré l’homme d’un seul livre. Sa production théâtrale, abondante, est très conventionnelle. Ses romans sont, L’Herbe d’or excepté, des échecs. Le Cheval d’orgueil offre un intérêt plus ethnographique que littéraire. De plus, on ne peut pas dire qu’Hélias ait défendu la langue et la culture bretonnes
, bien qu'il l'ait prétendu : " Le but de toutes les actions que j’ai pu entreprendre depuis un demi-siècle a été de rendre justice et honneur au breton, à la bretonnitude, à la Bretagne " écrit-il dans Le Quêteur de mémoire (Presse-Pocket, p.195). Mais pour lui la langue bretonne (qu’il n’a pas apprise à ses enfants) est un objet d’études destiné à disparaître. Il restera, par sa poésie, par L’Herbe d’or aussi, comme un écrivain breton important, mais dont la gloire repose sur des malentendus, et sur des raisons peut-être plus politiques que littéraires : le pouvoir a célébré en lui un Breton qui s'est contenté de décrire "l’entreprise de déculturation menée par les successifs gouvernements de la France à l’égard de la Bretagne bretonnante depuis la Révolution. " (cf. Le Cheval d’orgueil, p. 495 et 504-505), un Breton content de son sort.

 

Pascal RANNOU
Lycée Lavoisier
MAYENNE

 

 

 

P.-J. Hélias : quel contentieux! quel consensus?

Sommaire

 



Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.