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LE CORNET À DES

Poèmes en prose

 

Le poème objet


Le Cornet à dés est sans conteste l'oeuvre la plus nouvelle du "Protée ventriloque" que fut Max Jacob. C'est avec Alcools d'Apollinaire l'une des sources de la poésie moderne. Brefs récits, parfois même simples annotations, les textes qui la composent avaient de quoi surprendre : pas de musique, pas de lyrisme, pas de sentiments, mais une prose des plus prosaïques.


EXPOSITION COLONIALE

Le pauvre examine le manteau de Saint-Martin et dit : "Pas de poches?"


La préface (1916) éclaire la démarche et les conceptions de leur auteur. Le point de départ est un refus digne des Classiques de réduire l'art à la sensibilité de l'artiste. S'ensuit pour ce dernier la nécessité de se forger ce que Jacob appelle un "style", c'est-à-dire de disposer d'une technique à la hauteur de son besoin d'expression. Mais cela ne suffit pas : il faut encore que celui qui s'intéresse à l'oeuvre ne puisse y entrer de plain-pied, afin que de cet écart naisse l'émotion artistique. L'oeuvre doit donc être "située".


Dans cette perspective, le poème, à l'instar d'un tableau ou d'une statue, est un objet qui se propose à qui veut l'aborder. Ajoutons qu'il s'agit d'un objet clos : "Une oeuvre d'art vaut par elle-même et non par les confrontations qu'on peut en faire avec la réalité." On voit ainsi tout ce qui rapproche Max Jacob de Picasso, de Braque et des artistes de cette époque.


CUBISME ET SOLEILS NOYES

L'eglisiglia del Amore, l'odore del Tarquino, bref, tous les monuments de Rome sur une bouteglia de vin et le registre correspondant pour démontrer qu'on en a bu copieusement, mais qu'on s'abstiendra : le godet du goulot et la goulette du goût d'eau. S'il faut s'en repentir, autant s'en abstenir. L'arc-en-ciel volatil n'est pas plus qu'une décoration volcanique à l'angle d'une étiquette. Motus! Et comparons un litre avec l'autre : el spatio del Baccio et l’Bacco nel cor.

Max Jacob par Modigliani
(1916)
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Kunstsammlung
Nordrhein-Westfalen

 

La septième face


Les poèmes du Cornet à dés présentent au lecteur plusieurs facettes.


C’est le royaume de l’improvisé, du décousu, du collage…

M. GILQUIN
ET LA POESIE ORIENTALE


La ville est sur la colline ; on n’en voit que les minarets. Les chars en descendent : ils sont en minarets conduits par des chevaux galopants : il y a le char des menuisiers avec ses tourelles et les autres. Mme Gilquin a trouvé la clef du temple en faisant se sauver le chat. Les nourrices font pisser mille enfants dans le lac et nous regardons la vitrine où sont les objets d’art. Ce qui m’intéresse : c’est l’album de l’histoire de M. et de Mme Gilquin à l’encre de Chine. Pourquoi M. Gilquin est-il nu ? Il a pissé dans son chapeau haut de forme comme les enfants dans le lac. Moi, je n’entrerai pas dans la ville.


Mais aussi de l’anodin, de la platitude, du fait divers…

LA MENDIANTE DE NAPLES

Quand j’habitais Naples, il y avait à la porte de mon palais une mendiante à laquelle je jetais des pièces de monnaie avant de monter en voiture. Un jour, surpris de n’avoir jamais de remerciements, je regardai la mendiante. Or, comme je regardais, je vis que ce que j’avais pris pour une mendiante, c’était une caisse de bois peinte en vert qui contenait de la terre rouge et quelques bananes à demi pourries…


Et surtout de l’humour, sous les aspects les plus variés :  calembours, coq-à-l’âne, burlesque, dérision, parodie…

LE SACRIFICE D’ABRAHAM

En temps de famine en Irlande, un amoureux disait avec ardeur à une veuve : " Une escalope de vô, ma divine ! – Non ! dit la veuve, je ne voudrais pas abîmer ce corps que vous me faites la grâce d’admirer ! " Mais elle fit venir son enfant et lui coupa un beau morceau saignant à l’endroit de l’escalope. Est-ce que l’enfant garda la cicatrice ? je ne sais pas ; il hurlait bibliquement quand on le coupa dans l’escalope.


La  forme narrative assure la cohésion de l’ensemble. Pas seulement par une sorte d’unité de genre, mais plus profondément parce qu’elle permet à l’inconscient du poète de faire entendre sa voix. De cette manière le lecteur a souvent l’impression d’entrer dans un univers onirique d’une exceptionnelle vérité.

 
Jouer avec cet inconscient, l’explorer, le conjurer peut-être : c’est la partie que Max Jacob se proposait dans ce recueil, avec sans doute le secret espoir que le cornet lui fasse entrevoir la septième face du dé.


MA VIE

La ville à prendre est dans une chambre. Le butin de l’ennemi n’est pas lourd et l’ennemi ne l’emportera pas car il n’a pas besoin d’argent puisque c’est un conte et seulement un conte. La ville a des remparts en bois peint : nous les découperons pour les coller sur notre livre. Il y a deux chapitres ou parties. Voici un roi rouge à couronne d’or qui monte sur une scie : c’est le chapitre deux ; quant au chapitre Ier je ne m’en souviens plus. 

 

Joël BRULE
Lycée Bertrand d'Argentré
VITRE

 

 

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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.