Lycée Brizeux, Quimper
le 02/02/2004
Textes et documents annexes
Texte 1La Maison du Berger
Le poète s'adresse à Eva qui représente la femme en général( )
Pars courageusement, laisse toutes les villes ;
Ne ternis plus tes pieds aux poudres (1) du chemin ;
Du haut de nos pensers vois les cités serviles
Comme les rocs fatals de l'esclavage humain.
Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
Libres comme la mer autour des sombres îles.
Marche à travers les champs une fleur à la main.La Nature t'attend dans un silence austère ;
L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs,
Et le soupir d'adieu du soleil à la terre
Balance les beaux lys comme des encensoirs (2).
La forêt a voilé ses colonnes profondes,
La montagne se cache, et sur les pâles ondes
Le saule a suspendu ses chastes reposoirs (3)
( )Alfred de Vigny (1797-1863), les Destinées, "La Maison du Berger" (1864)
Notes
(1) poudres : poussières
(2) encensoirs : instrument qui sert à brûler l'encens au cours des cérémonies religieuses
(3) reposoirs : autel dressé pour une cérémonie à l'intérieur ou à l'extérieur d'une église
Texte 2Rimbaud évoque sans doute Londres
VILLEJe suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, - notre ombre des bois, notre nuit d'été !- des Erinyes (1) nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cur puisque tout ici ressemble à ceci, - la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, un Amour désespéré, un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.
Arthur Rimbaud (1854-1891) Illuminations / Poèmes en prose (entre 1871 et 1873)
Note :
(1) les Erinyes : divinités infernales grecques, châtient les crimes, plus particulièrement la démesure, l'homicide et les crimes contre la famille ou contre l'ordre social
Texte 3Poète belge, Verhaeren (1855-1916) publie en 1895 un recueil intitulé Les Villes tentaculaires.
Les Usines
Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
Et se mirant dans l'eau de poix et de salpêtre (1)
D'un canal droit, tirant sa barre à l'infini,
Face à face, le long des quais d'ombre et de nuit
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en guenilles de ces faubourgs,
Ronflent terriblement les fours et les fabriques.Rectangles de granit, cubes de briques,
Et leurs murs noirs durant des lieues,
Immensément par les banlieues,
Et sur leurs toits, dans le brouillard, aiguillonnées
De fers et de paratonnerres,
Les cheminées.Et les hangars uniformes qui fument ;
Et les préaux, où des hommes, le torse au clair
Et les bras nus, brassent et ameutent d'éclairs
Et de tridents (2) ardents, les poix et les bitumes ;
Et de la suie et du charbon et de la mort ;
Et des âmes et des corps que l'on tord
En des sous-sols plus sourds que des Avernes (3) ;
Et des files, toujours les mêmes, de lanternes
Menant l'égout des abattoirs vers les casernes.Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
Par la banlieue, à l'infini,
Ronflent le jour, la nuit,
Les usine et les fabriques.Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs grand' rues !
Et les femmes et leurs guenilles apparues
Et les squares, où s'ouvre, en des caries
De plâtras blanc et de scories (4),
Une flore pâle et pourrie.Aux carrefours, porte ouverte, les bars :
Etains cuivres, miroirs hagards,
Dressoirs d'ébène et flacons fols (5)
D'où luit l'alcool
Et son éclair vers les trottoirs.
Et des pintes qui tout à coup rayonnent,
Sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;
Et des gens soûls, debout,
Dont les larges langues lapent, sans phrases,
Les ales (6) d'or et le whisky, couleur topaze.Notes
(1) poix : matière visqueuse à base de résine ou de goudron de bois, et salpêtre : (sel de pierre) mélange naturel de nitrates, efflorescences qui se forment sur les vieux murs
(2) tridents : fourches à trois dents
(3) Avernes : les Enfers
(4) scories : résidu solide provenant de la fusion de minerais métalliques ou de la combustion de la houille
(5) fols : fous
(6) ale : sorte de bière anglaise
Texte 43. CONTRASTES
Les fenêtres de ma poésie sont grand'ouvertes sur les boulevards et dans ses vitrines
Brillent
Les pierreries de la lumière
Ecoute les violons des limousines et les xylophones des linotypes (1)
Le pocheur (2) se lave dans l'essuie-main du ciel
Tout est taches de couleurs
Et les chapeaux des femmes qui passent sont des comètes dans l'incendie du soirL'unité
Il n'y a plus d'unité
Toutes les horloges marquent maintenant 24 heures après avoir été retardées de dix minutes
Il n'y a plus de temps
Il n'y a plus d'argent.
A la Chambre
On gâche les éléments merveilleux de la matière premièreChez le bistro
Les ouvriers en blouse bleue boivent du vin rouge
Tous les samedis poule au gibier (3)
On joue
On parie
De temps en temps un bandit passe en automobile
Ou un enfant joue avec l'Arc de Triomphe
Je conseille à Monsieur Cochon de loger ses protégés à la Tour Eiffel.Aujourd'hui
Changement de propriétaire
Le Saint-Esprit se détaille chez les plus petits boutiquiers
Je lis avec ravissement les bandes de calicot (4)
De coquelicot
Il n'y a que les pierres ponces de la Sorbonne (5) qui ne sont jamais fleuries
L'enseigne de la Samaritaine (6) laboure par contre la Seine
Et du côté de Saint-Séverin (7)
J'entends
Les sonnettes acharnées des tramwaysIl pleut les globes électriques
Montrouge Gare de l'Est Métro Nord-Sud (8) bateaux-mouches (9) monde
Tout est halo
Profondeur rue de Buci (10) on crie L'Intransigeant et Paris-Sports (11)
L'aérodrome du ciel est maintenant, embrasé, un tableau de Cimabue (12)
Quand par devant
Les hommes sont
Longs
Noirs
Tristes
Et fument, cheminées d'usineOctobre 1913
Blaise Cendrars (1887-1961) Dix-neuf Poèmes élastiques
Notes
(1) xylophone : instrument de musique, linotype : machine à composer une ligne de caractères utilisée à l'époque dans l'imprimerie.
(2) pocheur : peintre qui travaille au pochoir
(3) poule au gibier : le plat du jour
(4) calicot : bande de tissu portant une inscription
(5) La Sorbonne : université parisienne située dans la Quartier Latin.
(6) La Samaritaine : grand magasin parisien situé près de la Seine
(7) Saint-Séverin : église du Quartier Latin
(8) Lignes de métro
(9) Bateaux qui promènent les touristes sur la Seine
(10) Rue de Paris proche de la Seine
(11) titres de quotidiens
(12) Cimabue : peintre italien (1240-1302)
Documents annexes
Document A : Charles Baudelaire Petits Poèmes en prose, Préface, (1862)(Dans une dédicace à Arsène Houssaye qui était alors rédacteur en chef au journal " La Presse ", le poète définit son projet de " prose poétique ".)
( ) J'ai une petite confession à vous faire. C'est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la Nuit, d'Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi et de quelques uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux ?) que l'idée m'est venue de tenter quelque chose d'analogue, et d'appliquer à la description de la vie moderne, ou plutôt d'une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu'il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque.
Quel est celui d'entre nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?
C'est surtout de la fréquentation des villes énormes, c'est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant. Vous-même, mon cher ami, n'avez-vous pas tenté de traduire en une chanson le cri strident du Vitrier, et d'exprimer dans une prose lyrique toutes les désolantes suggestions que ce cri envoie jusqu'aux mansardes, à travers les plus hautes brumes de la rue ? ( )
Document B : Il est cinq heures Paris s'éveilleParoles de Jacques Lanzmann et Anne Ségalen
Musique de Jacques Dutronc
(Droits de reproductions en cours d'obtention)
Je suis l'Dauphin d'la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins d'balais.Refrain
Il est cinq heures, Paris s'éveille,
Paris s'éveilleLes travestis vont se raser
Les strip-teaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués.
RefrainLe café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n'est plus qu'une carcasse
RefrainLes banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night regagne les cars
Les boulangers font des bâtards.
RefrainLa tour Eiffel a froid aux pieds
L'Arc de triomphe est ranimé
Et l'Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée.
RefrainLes journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent ils sont brimés
C'est l'heure où je vais me coucher.Refrain
Il est cinq heures, Paris se lève,
Il est cinq heures, je n'ai pas sommeil.
Editions Alpha, 1968
Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris