Les ouvriers boulangers de Paris

article de
George Sand


Sous le couvert d'une lettre adressée à
L'Eclaireur par G., " ouvrier boulanger" (Paris, 20 août 1844), Sand peint "la triste position" des ouvriers boulangers de la capitale, exposés au chômage, aux "gueuseries" des bureaux de placement, aux terribles conditions de travail de ces "abattoirs humains " que sont les fournils où l'inspecteur des industries insalubres ne descend jamais. "On croirait assister à la dernière scène d'un meurtre", de ceux qu'on appelle les "geindres" parce qu'on entend leur plainte dans la nuit de Paris.

Nous avons reçu dernièrement de Paris une lettre que nous nous faisons un devoir de publier pour répondre au voeu de celui qui nous l'adresse. Réclamer contre les abus de la centralisation et en faire ressortir les funestes conséquences, est une des obligations que L'Éclaireur s'est imposées. Ce n'est pas seulement à nos provinces que nous nous adressons, c'est à la France entière, à la capitale par conséquent. Les douloureuses réclamations d'un prolétaire de Paris ne sont donc pas en dehors de notre cadre, et nous les accueillons au nom de la solidarité de tous les Français, de tous les hommes. Cette lettre, dont nous n'avons pas voulu altérer la rude simplicité, n'est point un objet d'art, un joyau brillant, enchassé dans nos colonnes pour l'amusement de nos lecteurs, c'est un caillou brut, mais qui doit peser comme un rocher sur la conscience de quiconque resterait insensible devant tant de misère et de malheur.

"Paris, le 20 août 1814.

" Je vous prie. de m'excuser si je prends la liberté de vous écrire. Ce n'est pas un homme de lettres ni un poète, c'est seulement un honnête homme, un simple boulanger, un enfant de maître Jacques, qui vient vous représenter la triste position des ouvriers boulangers de la capitale, cette classe si laborieuse qui sacrifie sa jeunesse et sa santé pour enrichir un tas de coquins qui, aux dépens de notre sueur, achètent clés maisons de campagne et de belles propriétés.
[...]
"Maintenant, donnons un coup d'oeil dans l'intérieur de nos boutiques, où l'élégance, le luxe et les riches peintures brillent. Nous inviterions M. le préfet de police à venir contempler les trois quarts des travaux de cave, ou, plutôt dire, de sombre cachot, où l'eau transpire de tous les côtés à travers les murailles, qui sont entourées de fosses d'aisance, où l'air et le jour ne pénètrent jamais. On peut les nommer des abattoirs humains.

" C'est là que l'on trouve un grand changement avec ces boutiques si belles ! Pourvu qu'on enrichisse le maître, ça leur est égal qu'on attrape des fraîcheurs, des fluxions de poitrine, des douleurs, que l'on respire la vapeur des braises, la puanteur du bois lorsqu'il sort du four, la fiente des lieux qui transpire à travers les murs ! Le pauvre ouvrier a l'hospice pour lui ! Au bout de trois ou, quatre jours, on dit : " Un tel est mort ! " Les hôpitaux sont remplis de boulangers. Ils ont même l'audace de dire que nous sommes des hommes sacrifiés ; voyez comme ils sont durs ! Dans les trois quarts des travaux, il faut voir la malpropreté qui règne ! Ici, ce sont les lieux qui sont à côté du puits où l'on jette toutes les eaux sales, qui filtrent à travers le puits, et qui forment un limon. Lorsqu'il est trop épais, il tombe dans le puits, ce qui fait croupir l'eau. Ensuite l'on met cette eau dans une chaudière qui est garnie de vert-de-gris. Cette chaudière devrait être nettoyée au moins tous les huit jours et elle ne l'est pas tous les six mois. C'est pour cela que l'on emploie de l'eau qui est corrompue. Car la poussière, les cricris et autres genres d'insectes y tombent et y pourrissent; c'est dans ces indignes lieux que, dans vingt-quatre heures, nous avons cinq ou six heures de repos, sur un grabat qui est par terre dans un coin de la cave, et que l'on appelle matelas (que l'on carde tous les dix ans) ! Voilà la vie privée des pauvres ouvriers boulangers. Cependant il y a des inspecteurs pour visiter toutes les boulangeries ; mais je crois qu'en place de faire leur devoir, leur occupation est de manger les petits pains au beurre et autres friandises de ce genre, et de se regarder dans les glaces pour voir si leur cravate est bien mise. Et ils se gardent bien de descendre dans l'intérieur du travail, crainte de blanchir leurs beaux habits noirs."

"G., ouvrier boulanger."

Voilà le tableau énergique et brutalement vrai des souffrances de l'ouvrier. Et quel ouvrier ! celui qui prépare le plus nécessaire de nos aliments, l'aliment réputé le plus pur et le plus sain !
[...]
Eh bien, le boulanger qui, aux fêtes de la patrie, devrait marcher derrière le prêtre dans les solennités civiques, c'est dans notre société actuelle un manoeuvre abaissé aux plus pénibles, aux plus viles fonctions ! Et, par le plus hideux rapprochement qui se puisse offrir à la pensée, c'est dans des cavernes infectes, c'est à la vapeur fétide des latrines, c'est presque avec l'ordure la plus immonde que ces spectres vivants, comme les appelle l'auteur de la lettre, pétrissent le pain, l'aliment premier de notre vie physique !

Ainsi la spéculation a tout envahi, jusqu'au pain que nous mangeons. Pétri matériellement de sueurs et de larmes, il coûte la vie chaque jour à des centaines d'ouvriers ! Provinciaux, qui courez par milliers pour contempler chaque année les merveilles de la grande cité, vous vous êtes sans doute arrêtés devant ces boutiques que vous dépeint en deux mots vrais notre prolétaire. Des dorures, des fleurs, des peintures qui rappellent celles d'Herculanum et tout le luxe inutile et insensé de l'empire romain à la veille de sa décadence, de grands panneaux de glaces, un comptoir de marbre orné de bronzes dorés, qui ressemble à un autel, voilà ce qui a frappé vos regards éblouis. Mais vous n'êtes pas descendus dans cette sentine de l'opulente maison où des malheureux, plus esclaves du salaire que ne l'ont jamais été les esclaves de l'antique conquête ou les serfs de la féodalité, s'épuisent et meurent sans qu'une seule de leurs plaintes puisse monter jusqu'à vous ! Le métier par lui-même est des plus rudes, et vous savez que le peuple de Paris, toujours pittoresque dans son argot, a donné au garçon boulanger le nom de geindre. Geindre signifie gémir ! Et c'est avec des gémissements, en effet, avec une sorte de cri douloureux et sauvage que le boulanger soulève et frappe cette pâte dont vous admirez la blancheur et la légèreté. N'avez-vous jamais passé, la nuit, devant ces soupiraux d'où s'exhale une vapeur brûlante, et n'avez-vous pas entendu, au milieu du silence de la ville endormie, ce râle effrayant du pauvre geindre, auquel rien ne répond que l'horloge qui compte ses heures de peine ! C'est une poitrine humaine qui se dessèche et qui se brise pour vous ! On croirait assister à la dernière scène d'un meurtre ; cette pâte frappée lourdement sur la table, on dirait d'un cadavre qui tombe sous les coups ; et cet effort retentissant des poumons de l'ouvrier, c'est comme les derniers soupirs de l'agonie.

Eh quoi ! un travail si pénible, et le travail de l'enfourner plus affreux encore, occupent dix-huit heures sans interruption le malheureux ouvrier ! et, pour se coucher, lorsqu'il tombe de fatigue, il n'a qu'un grabat misérable dans un coin de l'antre ! Le luxe a prodigué ses merveilles dans un salon, au-dessus de sa tête, et l'explorateur du travail a oublié qu'une des dépenses nécessaires de son établissement était une pièce saine, aérée et propre, où le martyr, au sortir de la fournaise, pût aller, pendant quelques heures, fuir l'atmosphère dévorante, fuir le bruit insoutenable, ou l'humidité infecte et mortelle de l'atelier !

Et après tant de maux, grâce au mince salaire ou au manque d'ouvrage, ou aux intrigues des placeurs, l'ouvrier n'a pour toute ressource que l'hôpital, pour tout refuge... que la mort !


"Les ouvriers boulangers de Paris", L'Éclaireur de l'Indre, 28 septembre 1844 ; reproduit dans Le National et La Réforme (30 septembre); dans Questions politiques et sociales, p. 27-35.
Article de George Sand cité par Michelle Perrot in George Sand, politique et polémiques.

Annexe
George Sand écrit dans la préface de l'édition de 1842 d'Indiana "Mais quoi ! Celle [la cause] que je défendais est-elle donc si petite ? C'est celle de la moitié du genre humain, c'est celle du genre humain tout entier ; car le malheur de la femme entraîne celui de l'homme, comme celui de l'esclave entraîne celui du maître, et j'ai cherché à le montrer dans Indiana."

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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.