Réunion E. F. P.
Quimper / Brest, mars 2003
Objet d'étude :
Sujet :
Question (4 pts.) :
En vous aidant du document D, dégagez la nature des trois visions utopiques et comparez-les.Travail d'écriture (16 pts.) :
Vous traiterez l'un des deux sujets suivants :
a) Vous redigez le commentaire du texte de Voltaire (texte C)
b) Ecriture d'invention : Vous décrivez un univers idéal qui corrigerait un aspect de la réalité que vous jugez décevant.
(Vous préciserez au début, dans un bref préambule, la situation qui engendre la fiction ; puis, dans votre texte, qui peut revêtir des formes diverses, vous utiliserez les procédés de valorisation mis en oeuvre par les auteurs (textes A, B, et C).
Corpus :
(Les droits de reproduction du passage ayant été refusés par les éditions du Seuil, nous nous limitons à en indiquer le début et la fin.)
(À l'issue de la guerre contre Picrochole, Gargantua récompense un moine, frère Jean, qui s'est distingué au combat. Il fait construire pour lui l'abbaye de Thélème. Cet édifice, véritable château de la Renaissance, accueille ses pensionnaires selon des règles particulières.)
Toute leur vie était régie non par des lois, des statuts ou des règles mais selon leur volonté et leur libre arbitre. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les obligeait à boire ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Et toute leur règle tenait en cette clause :
FAIS CE QUE VOUDRAS.
Parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice.
[...]
Pour ces raisons, quand le temps était venu que l'un des Thélémites voulût sortir de l'abbaye, soit à la demande de ses parents, soit pour d'autres motifs, il emmenait avec lui une des dames, celle qui l'avait choisi pour chevalier servant, et ils étaient mariés ensemble. Et s'ils avaient bien vécu à Thélème en affectueuse amitié, ils cultivaient encore mieux cette vertu dans le mariage ; leur amour mutuel était aussi fort à la fin de leurs jours qu'aux premiers temps de leurs noces.Vocabulaire :
Thélème : " bon vouloir ", en grec.
vile : méprisable.
sujétion : dépendance.
asservit : rend esclaves.
servitude : esclavage.
chasse au vol : chasse avec des faucons.
chasse à courre : chasse où l'on poursuit le gros gibier avec des chiens.
haquenées : juments, en général montées par des dames.
palefroi : cheval de promenade richement harnaché.
lanier : faucon mâle dressé.
émerillon : petit faucon.
translation : réécriture en français moderne.
(A travers cette fiction futuriste, L.-S. Mercier projette son rêve philosophique et politique. L'auteur se réveille, après sept siècles de sommeil, et découvre un monde de sagesse et de raison. À Paris, il rencontre un guide qui lui explique le fonctionnement de la société et de ses murs.)
Les choses me paraissent un peu changées, dis-je à mon guide ; je vois que tout le monde est vêtu d'une manière simple et modeste, et depuis que nous marchons je n'ai pas encore rencontré sur mon chemin un seul habit doré : je n'ai distingué ni galons, ni manchettes à dentelle. De mon temps un luxe puéril et ruineux avait dérangé toutes les cervelles ; un corps sans âme était surchargé de dorure, et l'automate alors ressemblait à un homme.
C'est justement ce qui nous a portés à mépriser cette ancienne livrée de l'orgueil. Notre il ne s'arrête point à la surface. Lorsqu'un homme s'est fait connaître pour avoir excellé dans son art, il n'a pas besoin d'un habit magnifique ni d'un riche ameublement pour faire passer son mérite ; il n'a besoin ni d'admirateurs qui le prônent ni de protecteurs qui l'étayent : ses actions parlent, et chaque citoyen s'intéresse à demander pour lui la récompense qu'elles méritent. Ceux qui courent la même carrière que lui, sont les premiers à solliciter en sa faveur. Chacun dresse un placet où sont peints dans tout leur jour les services qu'il a rendus à l'Etat. Le monarque ne manque point d'inviter à sa cour cet homme cher au peuple. Il converse avec lui pour s'instruire : car il ne pense pas que l'esprit de sagesse soit inné en lui. Il met à profit les leçons lumineuses de celui qui a pris quelque grand objet pour but principal de ses méditations. Il lui fait présent d'un chapeau où
son nom est brodé et cette distinction vaut bien celle des rubans bleus, rouges et jaunes, qui chamarraient jadis des hommes absolument inconnus à la patrie. Vous pensez bien qu'un nom infâme n'oserait se montrer devant un public dont le regard le démentirait. Quiconque porte un de ces chapeaux honorables, peut passer partout ; en tout temps il a un libre accès au pied du trône, et c'est une loi fondamentale. Ainsi, lorsqu'un prince ou un duc n'ont rien fait pour faire broder leur nom, ils jouissent de leurs richesses, mais ils n'ont aucune marque d'honneur ; on les voit passer du même il que le citoyen obscur qui se mêle et se perd dans la foule. La politique et la raison autorisent à la fois cette distinction : elle n'est injurieuse que pour ceux qui se sentent incapables de jamais s'élever. L'homme n'est pas assez parfait pour faire le bien, pour le seul honneur d'avoir bien fait. Mais cette noblesse, comme vous le pensez bien, est personnelle, et non héréditaire ou vénale.
Vocabulaire :livrée : vêtement porté par un valet.
prônent : louent
placet : écrit adressé au roi
chamarraient : ornaient, bariolaient
vénales : qui peut s'obtenir pour de l'argent
(Au cours de leur périple, Candide et son compagnon Cacambo parviennent au pays d'Eldorado. La description de cette utopie voltairienne occupe deux chapitres (XVII et XVIII) au centre du conte philosophique Candide.)
Candide et Cacambo montent en carrosse ; les six moutons volaient et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de cent de large ; il est impossible d'exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d'un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l'appartement de Sa Majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer sa Majesté : si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie.
"L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés." Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure les fontaines d'eau rosé, celles de liqueurs de canne de sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématique et de physique.
Après avoir parcouru toute l'après-dînée à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi.Vocabulaire :
un pied : 0,33 m.
colibri : oiseau à plumage éclatant
gérofle et cannelle : épices
Utopie
Le mot, apparu en 1516 comme titre d'un ouvrage de Thomas More publié en latin, a été construit à partir du grec ou (non) et topos (lieu). Cette "invention littéraire" se déroule dans une île conquise par Utopus, et dont les habitants (les utopiens) vivent en communauté, dans un gouvernement idéal et un bonheur parfait, en ignorant la propriété privée. Dès le début du XVIIIe s., le terme s'imposa pour désigner, y compris rétroactivement (en remontant jusqu'à La République de Platon, V° s. avant J.-C-), les fictions politiques, réputées chimériques et inapplicables dans le réel. S'il est situé dans le temps et non dans l'espace, ce type de récit prend le nom d'uchronie et, dans certains cas, de science-fiction. Lorsqu'il critique un état de choses en lieu et place d'en proposer une description idyllique, il devient une anti-utopie.
Dans son principe, l'utopie recouvre des réalités différentes. Elle est, d'une part, une propension de l'esprit à construire des systèmes sociaux meilleurs (ce que le philosophe E. Bloch appelle, en 1954, le " principe espérance "). En ce sens, l'utopie a une longue histoire, qui relève de la philosophie, de la politique ou de la sociologie. Elle désigne également, d'autre part, une catégorie de textes littéraires, qui sont des récits fictionnels mettant en scène une organisation sociale située ailleurs ou au-delà du temps de leur énonciation. Une série d'ouvrages a engendré les grandes traditions narratives de ce genre. L'Utopie de More (1516) installe une comparaison entre l'Angleterre et l'Ile d'Utopie, par la médiation d'un voyageur qui est le héros-narrateur. L'ailleurs est défini par la géographie dans la Cité du soleil de Campanella (1623) et dans La nouvelle Atlantide de Bacon (1621), au XVll" s. Le Télémaque (1699) de Fénelon, le Candide (1761) de Voltaire, L'Arcadie de Bernardin de Saint-Pierre (Paul et Virginie, 1787), le Supplément au voyage de Bougainville (1796) de Diderot, comme, en Angleterre, les Voyages de Gulliver de Swift (1726), incluent des descriptions d'une communauté idéale, à la fois objet de désir et moyen de critique de la réalité sociale. Les voyages se diversifient largement, dans l'espace (Les états et empires de la lune de Cyrano de Bergerac, 1657) ou dans le temps (L'An 2440 de Sébastien Mercier, 1771). La Révolution française, puis l'émergence des prolétaires dans la scène publique transforment le statut de l'utopie littéraire. Elle transpose désormais des espoirs qui, du point de vue politique, ont pris un tour concret. Les uvres de Charles Fourier, celles de Henri de Saint-Simon, le Voyage en Icarie (1839) d'Etienne Cabet, scandent ces rencontres entre utopies politiques et littéraires. À la fin du XIXe s., et au siècle suivant, l'anti-utopie pose de nouvelles questions au pouvoir politique et à ses prétentions de coordonner la société. Elle est relayée par la science-fiction, qui explore également le futur et les valeurs de la communauté des hommes (p. ex. 1984 de G. Orwcll, 1949).
Cette riche tradition littéraire comporte une très grande diversité de formes textuelles : cela va de la critique "de la morale et de la politique vulgaire" (le Code de la nature de Morelly, 1755) à la projection d'un futur, plus ou moins proche (L'An 2440 de Sébastien Mercier, 1771). Ce peut être une fable : Télémaque de Fénelon ou un conte fantastique, Les Voyages de Gulliver de Swift, ou encore une espérance philosophique, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain suivi de Fragment sur l'Atlantide de Condorcet (1793-1794).Michèle Riot-Sarcey, Paul Aron
Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris