Alain Geffrault
Lycée Maupertuis, St-MaloExemples de commentaire "chemin de lecture"
AU MOCASSIN LE VERBE
Tu me suicides, si docilement.
Je te mourrai pourtant un jour.
Je connaîtrons cette femme idéale
et lentement je neigerai sur sa bouche.
Et je pleuvrai sans doute même si je fais tard, même si je fais beau temps.
[...]
Sans.R. Desnos
Section " Langage Cuit " in Corps et Biens, p 79 éd Poésie / Gallimard
Commentaires réalisés par des élèvesCommentaire n° 1
(Dans ces productions d'élèves, les fautes d'orthographe ont été corrigées)
Desnos, chef de file du Surréalisme a écrit ce poème, extrait de la section "Langage écrit", écrite en 1923, et qui intègre le recueil Corps et biens.
Ce texte est déroutant, il résiste à la première lecture, comme tous les textes surréalistes que l'on a déjà étudiés. Je n'identifie aucun cadre spatiotemporel et distingue mal les personnages. Reconstruire une histoire logique m'est également impossible pour le moment. Par ailleurs, Desnos détourne des règles de conjugaison, des verbes qui sont normalement à la forme impersonnelle, sont à la forme personnelle (vers 5), des pronoms réfléchis ne sont pas mis à la bonne personne (vers 1-2), enfin, des sujets ne correspondent pas à la conjugaison du verbe (vers 3-7). Ce sont ces éléments qui brouillent la lecture du poème.
Ce qui me frappe alors c'est la conjugaison des verbes qui n'est pas celle du sujet, ou un pronom réfléchi à la mauvaise personne. Il se pourrait que ce soit la règle génératrice du poème.
Toujours dans un même temps, je remarque que je peux diviser le poème en trois parties : la première partie, constituée des vers 1 et 2 a ses verbes conjugués au présent, les phrases sont courtes ; la seconde, comprend les vers 3 à 6, le temps dominant de ces vers est le futur, les phrases sont plus longues et tiennent sur deux vers ; la troisième et dernière tient sur les vers 7 à 10, ses verbes sont au présent et la longueur des phrases varie de 3 vers à 1 mot.
En explorant les réseaux lexicaux importants du texte, je repère celui de la mort : suicide, mourrai (je te). Ce champ lexical reprend la mort elle-même, ce qui lui donne une plus grande force. On trouve aussi le champ lexical de l'amour, mais il n'est présent que dans le mot "femme idéale", ce qui montre la rareté de l'amour parfait. Je pense donc que ce poème met en scène la mort et l'amour dans une même histoire.
Avec tous les éléments de la première lecture, je peux donc énoncer l'hypothèse que le poème raconte une histoire d'amour qui à un moment croise la mort.
Ce qui est gênant dans ce poème, c'est que l'histoire commence par la mort, il faut donc aller voir à la seconde partie pour mieux approfondir. Cette partie est au futur, ce qui peut vouloir dire que c'est ce que fera ou voudra faire le locuteur. Or ce passage décrit l'amour entre une personne et une "femme idéale", ce qui peut faire penser que le locuteur voudrait que son histoire d'amour se déroule comme il le décrit ; de même, dans la seconde phase de cette partie, "et je pleuvrai sans doute même si je fait tard, même si je fais beau temps", tous les verbes sont conjugués à la première personne du singulier. Or la grammaire voudrait que ces verbes soient non pas à la première, mais à la troisième personne du singulier car ils décrivent des "actions naturelles", c'est-à-dire des faits que seule la nature peut faire comme pleuvoir, faire beau temps, ou même un moment de la journée, ici "tard".
Le choix donc de conjuguer ces verbes à la première personne du singulier peut signifier que l'amour (si on trouve la femme idéale) permet de faire des choses normalement impossibles.
Ceci n'explique toujours pas pourquoi la mort est au début du poème, il faut donc aller chercher également la réponse dans la troisième partie, partie qui n'est pas la plus facile à décrypter.
On remarque quand même que le thème dominant est celui de la souffrance "nous aimez si peu nos yeux", "cette larme", "tristesse", "sans", ce "sans" est très important car c'est le dernier vers, la dixème "phrase" du poème ; il est mis en relief par cette position, il montre une fin tragique, aide la phrase "nous aimez si peu nos yeux et s'écroulerait cette larme sans raison bien entendu et sans tristesse" ne s'explique pas seule, il faut, enfin, utiliser la première partie, plus particulièrment le premier vers, le dernier mot "docilement". On pourrait faire un rapprochement entre ce "docilement" et "bien entendu", ce rapprochement permet de voir que la première partie de l'histoire commence par la mort du locuteur qui avant de vraiment mourir, se raconte comment aurait été sa vie s'il n'était pas mort, mais qui finit par se résigner à mourrir. La première phrase du poème commence par "tu", on peut penser que c'est la même personne, qui est reprise par ce "tu", qui aurait dû être le sujet du vers 7 car on peut penser que la personne qui suicide ( qui tue) est celle qui n'a pas de raison pour le faire. Le vers 2 enfin signifie que si le locuteur ne s'était pas tué, il serait mort de toute façon, que ce n'est qu'un homme.
Pour moi ce poème raconte donc les derniers instants d'un homme qui n'aura pas connu l'amour, et finit donc sa vie seul.
Commentaire n° 2
(Il s'agit de la deuxième partie du commentaire.)
On peut donc, grâce à ces éléments issus de la première lecture, formuler l'hypothèse suivante : ce poème parle d'un amour inaccessible qui pourrait réunir les deux êtres et mettre fin à la tristesse.
On peut alors relire le poème dans ce sens et y voir un locuteur solitaire que l'on identifie par "je", nous parlant d'une femme idéale :"Je connaîtrons cette femme idéale" mais d'après le temps employé qui est celui du futur : "je connaîtrons" le locuteur parle alors d'un amour inaccessible et la phrase :"Je connaîtrons cette femme idéale et lentement je neigerai sur sa bouche" nous montre que le locuteur rêve de cette femme et qu'il rêve d'elle avec une certaine passion.
Les oppositions "Et je pleuvrai" et "même si je fais beau temps" nous montrent d'après le temps employé que le locuteur aimerait et rêve même, d'être dans un monde imaginaire où les contraires se réunissent et où la femme idéale se trouverait. Il espère donc atteindre une surréalité et y trouver l'amour.
Par la suite on remarque une union :"nous aimez", qui serait une union entre le locuteur et la femme aimée, la femme idéale. Cette union marquerait la fin de la tristesse :"sans tristesse. Sans." On peut alors croire que le locuteur accèdera à un monde que ni la raison, ni la tristesse ne peuvent atteindre :"sans raison bien entendu et sans tristesse. Sans." Un monde où il rencontrera l'amour, un amour parfait.
Ce que raconte ce poème, c'est un desir d'accéder à la surréalité dont rêvent tous les surréalistes, un monde où les contraires sont réunis, où la tristessse et la raison n'ont pas accès, pour pouvoir y vivre l'amour avec la femme idéale.
On pourra consulter la séquence "Approche du Surréalisme"