Buste dit "de Lucrèce", découvert à Herculanum

 

N.B. Ce document a été publié au départ dans l'idée qu'il pourrait être utile aux collègues travaillant sur les oeuvres du programme 99. C'est ce qui explique certaines allusions qui ne sont plus d'actualité.

 

Le programme des classes de Terminale prévoit que seuls les vers 1-634 du chant I peuvent faire l'objet de traductions et de commentaires, mais que tout le chant I doit être lu en traduction, et que des questions ponctuelles peuvent concerner l'ensemble de l'oeuvre. On voit mal, d'ailleurs, comment il pourrait en être autrement avec un poète comme Lucrèce, dont le De rerum natura possède une unité tellement forte qu'il est assez difficile d'en saisir la réelle portée si l'on élimine un seul chant.

Notre but ici n'a cependant pas été de proposer un nouveau commentaire du De rerum natura. Il existe de bonnes études du texte, et nous n'avons pas la prétention d'éclairer d'un jour nouveau le sens de l'oeuvre; de toutes façons, le format nécessairement réduit de cette présentation nous interdisait des développements vraiment complets et précis sur tel ou tel passage qui aurait peut-être mérité une exégèse plus minutieuse. Ajoutons que le public auquel nous nous adressons dans nos classes a avant tout besoin d'informations claires et synthétiques, et n'a que faire des querelles de spécialistes sur les implications philosophiques de la critique d'Empédocle. Notre intention a simplement été de proposer une série d'outils utiles pour le professeur, des suggestions en quelque sorte, qui se veulent une aide non dirigiste et non contraignante.

 

Ce document comprend cinq sections :

 

    I) Le texte complet (document word) des 634 premiers vers du De rerum natura, afin que le professeur n'ait pas à retaper lui-même les textes qu'il fait traduire à ses élèves, et qu'il puisse effectuer des repérages simples sur tel ou tel mot de vocabulaire ou fait de langue.

    II) Une sélection de quelques textes qui nous semblent intéressants.

    III) Des exemples d'appareillage de texte qui peuvent aider l'élève à lire plus facilement le latin.

    IV) Quelques remarques sur la langue un peu particulière de Lucrèce.

    V) Une bibliographie succinte présentant des ouvrages utiles et accessibles.

     

Section I : premier chant, vers 1-634 :

 

Texte latin

 

Section II : sélection de quelques textes :

 

Malheureusement, le temps dont on dispose avec les élèves ne permet pas d'envisager une traduction en classe des 634 vers du De natura ; on devra donc se contenter de morceaux choisis, avec tout ce que cela comporte de réducteur et de frustrant. La sélection de ces morceaux choisis doit tout de même permettre à l'élève d'aborder les principaux arguments avancés par Lucrèce dans son oeuvre ; rappelons que pour le passage qui nous occupe, l'essentiel de la démonstration lucrécienne consiste dans un double mouvement de condamnation et d'apologie : condamnation de la religion et des actes stupides et cruels qu'elle provoque, et apologie de la raison et de la science, qu'Epicure le premier a opposées à la religion, et qui ont permis de découvrir " les lois qui délimitent le pouvoir de chaque chose " (I, 76-77). Enfin, il est évident que notre choix n'est qu'un choix parmi d'autres, et qu'il ne prétend ni à l'originalité, ni à un quelconque caractère absolu.

Les textes que nous avons jugé utile de retenir sont les suivants :

1. vers 1-43 : l'invocation à Vénus ; cette prière à la déesse de l'Amour peut surprendre chez un philosophe dont l'une des premières préoccupations sera de condamner la religion. En réalité, Lucrèce ne pense pas tellement ici, semble-t-il, à la Vénus du panthéon romain, mais bien à un symbole vital, celui de l'énergie qui mène à la création ; l'Amour serait donc ici le vecteur, le principe premier de l'univers.

2. vers 62-79 : la grandeur d'Epicure ; d'après Diogène Laërce, principale source pour la biographie d'Epicure, ce dernier aurait très tôt manifesté un goût prononcé pour la philosophie, cherchant à percer les mystères que ses maîtres étaient incapables d'expliquer : d'où venait le Chaos, comment pouvait-on expliquer la formation du monde ? Pour Lucrèce, il est le premier à s'être élevé contre la religion et ses réponses absurdes.

3. vers 80-101 : le sacrifice d'Iphigénie ; ce passage illustre bien la position de Lucrèce, farouchement opposé à la religion ; le choix du sacrifice d'Iphigénie, même s'il est mythique, n'est pas innocent : d'abord cet épisode, lié au récit de la guerre de Troie, est largement connu et diffusé, et il est hautement symbolique du caractère ritualiste de la religion romaine traditionnelle, où le sacrifice joue un rôle important . L'acte mythique accompli par Agamemnon est fortement destructeur : il condamne, comme la tradition l'exige, la première, la plus belle de ses filles (ce qui accentue la grandeur du sacrifice), et ce crime perpétré au nom de la religion est absolument inacceptable pour Lucrèce.

4. vers 146-173 : rien ne naît de rien ; ce texte suit le célèbre passage où Lucrèce, conscient de la difficulté de son entreprise, prévient les éventuelles critiques en arguant de "l' indigence de la langue " latine et de la " nouveauté du sujet " abordé (I, 139). Il présente le premier principe de la physique du De natura, emprunté à Epicure, qui s'est lui même inspiré de Démocrite (460-370 av. J ;-C.).

5. vers 418-448 : tout se réduit à la matière et au vide ; Lucrèce, comme Epicure, simplifie en une intuition géniale la nature de l'univers ; les dieux sont écartés ; vivant dans un autre monde, il n'exercent pas d'influence sur celui des hommes ; la forme et le mouvement de tout ce qui nous entoure s'expliquent par les différentes combinaisons de la matière avec le vide ; Lucrèce ne parle que fort peu ici de l'énergie nécessaire aux mouvements et aux recombinaisons ; ce point sera abordé un peu plus loin.

6. vers 459-482 : le temps ; là encore, Lucrèce fait preuve de génie, en associant l'espace et la matière au temps ; ce passage est en effet particulièrement intéressant en ce qu'il annonce le caractère relatif du temps, dont la perception est indissociable du mouvement de la matière ; la science moderne, et en particulier la théorie de la relativité générale, a montré que le temps s'allongeait et pouvait même s'arrêter pour des objets voyageant à grande vitesse, signe que temps, espace et matière appartiennent à un système quadridimensionnel relatif ; la fin du texte retenu assigne d'ailleurs bien au temps ce rôle de quatrième dimension, par opposition aux trois autres qui définissent l'espace : " il n'y a pas d'événement accompli qui ne puisse être qualifié d'accident soit des générations, soit des régions mêmes qui l'ont vu se produire " (I, 469-470), ce qui marque bien que ce sont un lieu et un moment précis qui permettent de situer, de caractériser un événement.

7. vers 599-634 : l'atome ; notre sélection ne pouvait pas faire l'impasse sur ce passage essentiel où Lucrèce nous explique la nature de la matière, sa composition, et les raisons de ses différents arrangements et combinaisons. On pourra bien sûr rappeler que les atomes ne sont pas, en fait, les éléments premiers de la matière; mais les neutrons, protons électrons, et à un niveau encore inférieur, les quarks ne peuvent-ils être considérés comme ces corps premiers dont parle Lucrèce, qui composent la matière sous ses différents aspects , et qui " atteignent aux limites de la petitesse " (I, 626); et quand bien même Lucrèce se serait trompé sur ce point, l'image des atomes, éléments éternels et primordiaux, responsables de ces " connexions diverses, densités, chocs, rencontres, mouvements, grâce auxquels se forme toute chose " (I, 633-634) ne renvoie-t-elle pas à une réalité physique, même grossièrement appréciée ? Et cette appréciation " grossière ", au vu de l'époque à laquelle vivait Lucrèce, et même si elle s'inspire de modèles grecs antérieurs, n'est-elle pas de nature à forcer notre admiration ?

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Section III : exemples d'appareillage de texte :

 

Cette section vise à proposer des exemples de dispositifs permettant à l'élève de mieux lire le latin. Car l'enseignement du latin tel qu'il est souvent pratiqué, consiste à proposer aux élèves un texte accompagné ou non d'un petit lexique, et à les laisser débrouiller eux-mêmes les constructions latines, au prix d'une perte de temps conséquente, d'une impression d'impuissance éprouvée par les élèves, justifiée d'ailleurs par l'échec rencontré le plus souvent dans la traduction, et de progrès peu significatifs ; cette approche, qui a le mérite de confronter les élèves avec le texte latin authentique, présente donc l'inconvénient de rebuter fréquemment les élèves par son côté laborieux et répétitif ; s'il ne convient sans doute pas de l'éliminer totalement, il est peut être judicieux de varier les méthodes de lecture, et cela pour au moins deux raisons : il ne faut pas perdre de vue que plus l'élève lira de latin, plus il rencontrera de constructions différentes, et plus il s'habituera au système de la langue, à sa syntaxe, à ses idiomatismes ; il faut donc trouver une méthode qui lui permette de lire plus vite, même des textes difficiles ; la deuxième raison est plus stratégique : la variété des approches permet d'éviter la monotonie et l'ennui, et stimule l'intérêt de l'élève. Une nouvelle fois, les méthodes que nous proposons ici ne sont pas révolutionnaires ; elles se contentent de formuler quelques remarques de bon sens et de suggérer quelques pistes de travail.

1. Une méthode parmi d'autres consiste à comparer deux, trois ou quatre traductions d'un même passage, et à justifier sa préférence par des arguments solides ; on peut aussi demander aux élèves de proposer une alternative et, là encore, de justifier leurs choix. Cette méthode permet aux élèves de se rendre compte des différentes possibilités de traduire telle ou telle construction ; elle leur montre aussi que parfois, même des traducteurs expérimentés peuvent commettre des erreurs, et qu'ils sont capables de les repérer et de les corriger, ce qui ne manque pas de leur procurer une certaine satisfaction.

Prenons un exemple :

Voici les vers 80-83 :

" Illud in his rebus vereor, ne forte rearis
Impia te rationis inire elementa, viamque
Indugredi sceleris. Quod contra saepius illa
Religio peperit scelerosa atque impia facta. "

Ces vers, traduits par Alfred Ernout (Les Belles Lettres), deviennent :

" A ce propos, j'éprouve une crainte : peut-être vas-tu croire que tu t'inities aux éléments d'une science impie, que tu t'engages dans la voie du crime. Au contraire, c'est le plus souvent la religion elle-même qui enfanta des actes impies et criminels. "

Pour ce passage, Henri Patin (1793-1876), secrétaire perpétuel de l'Académie française, propose :

Mais ici j'éprouve une crainte. Peut-être vas-tu croire qu'on t'initie à des doctrines d'impiété, qu'on t'ouvre la voie du crime, lorsque, au contraire, c'est la superstition qui a enfanté tant d'actes criminels et impies. "

La comparaison des deux traductions est intéressante : on remarque bien sûr qu'elles sont assez proches, (même si la deuxième est plus datée) et que les deux traducteurs ont conservé en français le parallélisme impia/sceleris et scelerosa/impia ; mais on remarque également que H. Patin a ajouté une locution adverbiale " tant de " qui ne se justifie aucunement, et qu'il semble confondre la " religio " dont il est question ici, c'est-à-dire la religion nationale, avec la " superstitio ", par nature exotique et suspecte, et qui renvoie plutôt aux pratiques des religions d'origine orientale notamment (cf. Robert Turcan, Les Cultes orientaux dans le paganisme romain).

2. Une deuxième approche consiste à utiliser les possibilités de mise en relief des caractères d'un traitement de texte pour faciliter le repérage des formes ; on pourra par exemple souligner les verbes, mettre les sujets en gras et les c.o.d. en italiques, opposer les propositions subordonnées en leur attribuant un corps de taille inférieure, mettre en valeur les corrélations par des corps particuliers, etc.

Voici un exemple d'appareillage reprenant toujours les vers 80-83 :

 

Illud in his rebus vereor, ne forte rearis
impia te rationis inire elementa, viamque
indugredi sceleris. Quod contra saepius illa
religio peperit scelerosa atque impia facta.

 

Chacun pourra bien entendu raffiner ce principe selon ses objectifs et ses goûts.

 

3. Enfin, une troisième méthode qui peut se révéler intéressante, consiste à séparer les différents éléments syntaxiques d'une phrase, et à recomposer progressivement la phrase par ajouts successifs. Cette méthode, longue à mettre en place et coûteuse en papier, fonctionne pourtant assez bien. L'université de Virginie propose sur son site des exemples de textes entiers découpés selon cette méthode et téléchargeables ; notamment des extraits conséquents de César et de Salluste. Ce travail n'existe malheureusement pas encore pour le De natura.

 

Voici un exemple de ce procédé, appliqué aux vers 80-82 :

                 

 

Illud vereor
rebus
in his rebus

Illud in his rebus vereor
vereor ne
vereor ne rearis
vereor ne forte rearis
Illud in his rebus vereor ne forte rearis
rearis te inire
impia elementa
impia rationis elementa

rearis impia te rationis inire elementa
inire -que indugredi
viam
viam sceleris
viam indugredi sceleris

inire viamque indugredi sceleris.

Illud in his rebus vereor, ne forte rearis
Impia te rationis inire elementa, viamque
Indugredi sceleris.

 

On le voit, cette méthode est fort gourmande en place, et présente l'inconvénient d'assister énormément l'élève, ce qui peut freiner la lecture et le processus de familiarisation avec la langue ; néanmoins, les résultats obtenus ailleurs avec ce type d'approche et les premières constatations que j'ai pu faire vont dans le même sens : contrairement à l'utilisation de traductions juxtalinéaires qui brisent le rythme et les constructions des phrases latines, ce système a le mérite de les préserver , au prix certes d'une lecture assez lente, mais finalement assez plaisante, et la performance des élèves s'en trouve grandement améliorée.

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Section IV : quelques remarques sur la langue de Lucrèce :

 

Le De rerum natura, dédié à un certain Memmius, tribun en 66, préteur en 58 puis gouverneur de Bithynie en 57, et qui ne mérita d'ailleurs pas du tout la confiance que voulut bien lui témoigner le poète, est certes un livre scientifique, qui entend défendre un système philosophique à l'aide d'arguments solides, mais aussi et peut-être surtout un poème. Il faut dire que la science antique se prête mieux à la poésie que la nôtre : elle est moins rigoureuse et repose d'avantage sur l'intuition que sur une méthode proprement expérimentale. Ainsi, le rôle de l'imagination est capital dans le poème de Lucrèce, et les images, les comparaisons que l'on y trouve sont certes le reflet d'une tradition poétique latine qui affectionne les scènes de la vie militaire et les descriptions agrestes, mais aussi, appliquées au sujet scientifique du De natura, le moyen d'accéder à un véritable " art de la nature " selon l'expression d'Alfred Ernout, reprenant une maxime de La Rochefoucauld. Bien sûr, et Lucrèce le précise lui-même, la langue latine et l'hexamètre en particulier ne sont pas très adaptés aux réflexions philosophiques, et le poète est souvent obligé d'avoir recours à des expédients pour pallier les insuffisances de sa langue. C'est ce qui explique en partie la langue assez archaïque des vers de Lucrèce. Nous nous bornerons ici à en signaler les particularités les plus courantes.

a) Morphologie :

  • 1ère déclinaison : gén. Sg. En " ai " au lieu de " ae " ; ex. : " materiai ".
  • gén. Pl. en " um " au lieu de " arum " ; ex. : " Aeneadum " = " Aeneadarum ".
  • 2ème déclinaison : gén. Pl. en " om " ou " um " au lieu de " orum " ; ex. : " virum " = " virorum "; " Deum " = " Deorum ".
  • Le pronom/adj. " aliud " peut s'écrire " alid ".
  • La préposition " in " ainsi que le préfixe ou préverbe " in " devient souvent " indu " ; ex. : " indugredi " = " ingredi "; " induperatorem " =  " imperatorem ".
  • On trouve des inf. passifs et dép. en " —ier "; ex. : " obnitier " = " obniti ".
  • La 3ème pers. du sg. de " esse ", " est ", est souvent réduite à " -st " après voyelle suivie ou non de " -m " ; ex. : " patefactast  " = " patefacta est ".
  • Aux temps du perfectum, le groupe " ve " peut disparaître ; ex. : " probarit "= " probaverit ".
  • Les préverbes peuvent être séparés du verbe (tmèse) ; ex. : " praeter creditur ire " = " praeterire creditur ".

 

b) Syntaxe :

On rappelle qu'en poésie, les groupes à l'ablatif introduits par les prépositions " in " et " ex " peuvent se mettre à l'ablatif sans préposition ; ex. : "lacteus umor [...] uberibus distentis manat".

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Section V : indications bibliographiques :

 

1. Editions du De rerum natura :

P. Burney, De rerum natura de Lucrèce, Extraits, Paris, Hachette, 1953 (édition scolaire), coll. " Classiques Roma ".

H. Bergson, Extraits de Lucrèce avec commentaire, études et notes, Paris, Delagrave, 1955.

Ernoult et L. Robin, Lucrèce, De rerum natura. Commentaire exégétique et critique, Paris, Belles-Lettres, 1962, 2 vol.

H. Duchêne, De rerum natura, Rosny, Bréal, 1997 (édition du livre I avec traduction, commentaire et études ; édition scolaire).

2. Etudes:

P. Boyancé, Lucrèce et l'épicurisme, Paris, PUF, 1963.

B.-A. Taladoire, article " Lucrèce ", Encyclopédie Universalis, 1967.

G. Rodis-Lewis, Epicure et son école, Paris, Gallimard, 1995, coll. " Folio ".

3. Outils de travail :

Université d'Oxford, Dictionnaire de l'Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1993, coll. " Bouquins ".

Laffont-Bompiani, Le nouveau dictionnaire des oeuvres et des auteurs, Paris, Robert Laffont, 1994, coll. " bouquins ".

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Pierre Gardenat
Rectorat de Rennes
pierre.gardenat@ac-rennes.fr



Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.