LES IMMEMORIAUX

roman

 

L'Océanie
 

"Sous ce firmament, ici, les hommes maoris proclament ne manger que du bonheur"


Tahiti fut pour Ségalen une révélation : élevé dans une famille étroitement catholique, il découvrit en Océanie qu'on pouvait vivre avec une intensité qu'il n'imaginait pas, si l'on desserre le carcan de la société et de la religion. Il avait été précédé dans cette voie par Gauguin. Au cours d'une escale aux Marquises, le hasard lui fit recueillir les croquis et les notes du peintre mort quelques mois plus tôt. Ségalen reconnut aussitôt en lui un maître et un guide.

Mais les îles furent aussi un révélateur. Les Maoris dont il venait d'apercevoir la beauté étaient en effet à l'agonie. Pas seulement à cause des maladies contractées dans leurs contacts avec les blancs, et qui les décimaient. Mais surtout par l'oubli de ce qu'ils avaient été : la morale importée, les valeurs imposées par la colonisation, les bibles des missionnaires anglais faisaient plus de ravages que la variole ou la tuberculose.

 

"Les professeurs de Christianité m'ont appris les signes, les vrais; et que Havaï-i devait se dire "Havaï-i-Pé" ou bien "l'Enfer". On ne peut s'y rendre que mort."

 

Gauguin            Parahi te marae

Philadelphia Museum of Art

 

 

Le "parler ancien"
 

"L'heure était propice à répéter sans trêve afin de n'en pas omettre un mot les beaux parlers originels."


Le roman peut être considéré à juste titre comme un document ethnographique. Prenant appui sur l'expérience de son auteur et sur une documentation considérable - dont témoigne l'abondance des notes qui figurent en marge du manuscrit - il présente toute garantie d'exactitude et, pourrait-on dire, de scientificité.

Mais c'est surtout un livre sur la parole. Le récit met en scène la métamorphose de Térii le récitant, gardien des mots de sa tribu, sous l'influence de notre civilisation. Cela débute par un incident apparemment minime lorsqu'il trébuche sur un nom de la litanie sacrée des ancêtres. Puis l'on voit son langage se défaire peu à peu et se déliter le "parler ancien", dont l'écrivain sait malgré tout nous faire percevoir la noblesse. Le héros finit par perdre la mémoire dont il avait la charge. C'en est fait dès lors de lui comme de son peuple : vidé de son identité, il se transforme en une caricature dérisoire d'Européen et de chrétien.

Dans l'univers de Ségalen, et dès son premier roman, l'authenticité des êtres se mesure à celle de leurs mots.

 

"Car on sait qu'au changement des êtres, afin que cela soit irrévocable, doit s'ajouter l'extermination des mots; et que les mots périssent en entraînant ceux qui les ont créés."

 

Joël BRULE
Lycée B. d'Argentré
VITRE
joel.brule@lemel.fr

 

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