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UN CRANE BIEN LUSTRE

 

Il y a bien longtemps, monsieur et madame Ducray étaient heureux : ils vivaient dans la joie et la richesse, car monsieur Ducray était depuis peu le patron d’une grande entreprise allemande. Il avait un seul souci : un homme, son ancien ami et collègue de travail, le harcelait et lui réclamait de l’argent, pour payer son loyer. Mais monsieur Ducray n’avait pas cédé, et le sieur Joseph Marbou s’était retrouvé à la rue. Mais il fallait oublier tout ça. Cette petite balade sur le quai était si agréable ! ils avaient laissé leur fils à la maison pour sortir tous les deux. Mais soudain le ciel noircit. D’énormes nuages couvrirent le ciel d’éclairs jaunes et blancs. Des vagues apparurent à la surface des flots, grandes comme des maisons, balayant le quai de long en large. Le couple Ducray voulut s’en éloigner, mais une vague plus grande encore que les autres les emporta. Ils s’éloignèrent du quai, et pensaient être perdus quand... l’homme aperçut Joseph Marbou, debout à une distance respectable.

" Au secours, Joseph !" , hurla-t-il. Mais l’homme ne bougea pas. Un rictus cruel vint transformer son visage froid. Le malheureux réitéra son appel, sans plus de succès. Son ancien ami resta de marbre. Et le couple Ducray s’éloigna, ballotté et frappé de toutes parts par les vagues...

11 ans plus tard...

L’homme qui sortit du petit café de commerce était relativement grand et costaud par rapport à son âge. Il paraissait assez content de lui-même, car il se frottait les mains continuellement. C’était en effet une assez bonne journée pour Quentin, car il avait rendez-vous avec sa copine, Christine Larmay. Ils avaient un grand projet, tous les deux : il lui avait promis qu’après, ils partiraient en Corse, à Porto Vecchio. Christine habitait près de la place de la république, au n° 33 de la rue des Archives.

* * *

" Le vieux monsieur Joseph", comme disait la concierge de son immeuble, se leva, s’habilla aussi vite qu’il le pouvait pour un homme de son âge. Il sentit une nouvelle fois ses rhumatismes et son lumbago le torturer et s’assit. Il chercha ses lunettes et ne les trouva pas. Ah oui ! Elles étaient restées sur la table où il les avait laissées, hier soir, avant de se coucher. Il descendit l’escalier lentement ; les rayons du soleil se reflétaient sur son crâne chauve et si lisse qu’on aurait dit un œuf ; c’était d’ailleurs ce qu’on remarquait le plus chez lui. A cause de sa vieillesse, il s’était vu obligé d’engager une bonne à tout faire. Une seule domestique, car il était aussi avare que riche. D’ailleurs, on jasait sur cela dans l’immeuble. Une bonne ! Bien sûr, oui ! Comme par hasard, il l’avait engagée tout juste après que sa femme l’eut quitté ! En plus, elle était jolie, et...

"Il n’aurait jamais pris une si jolie fille à son service si... Quel gâchis !" en concluaient les mégères.

* * *

Christine Larmay sortit de chez elle en marchant nerveusement. Elle était inquiète et savait très bien pourquoi. Le fait qu’il fasse nuit noire n’arrangeait rien au fait ; mais elle savait ce qu’elle faisait et quand l’enseigne du "faucon" clignota devant elle, elle se sentit parfaitement rassurée. Elle entra et fut d’abord abasourdie par le bruit et l’ambiance très forts qui régnaient dans la boîte de nuit. Mais elle était habituée et elle se remit vite. Elle avait vu pire.
Monsieur Pétéranzèle se sentait heureux. Il avait passé une forte bonne journée au bureau et allait maintenant la retrouver. Il y était presque, car il entrait dans la rue des Archives...
Quand la silhouette sortit de chez Monsieur Joseph Marbou, il commençait à faire nuit. L’intruse se glissa furtivement et doucement dans un angle mort et sombre de la rue. Puis, se sentant hors de danger, elle marcha tranquillement jusqu’à un bâtiment d’où s’échappaient des bruits, de la musique. L’inconnu entra et demanda un verre.
" Tout de suite, monsieur ! " répondit le barman. Puis l’homme l’aperçut et dansa avec elle une partie de la nuit.

* * *

- " Voilà ! fit calmement le médecin légiste.
- Voilà quoi ? demanda sèchement l’inspecteur, agacé.
- J’ai réussi, expliqua le médecin avec son calme habituel, à déterminer, d’après certains symptômes, l’heure exacte, à environ 10 mn près, l’heure de la mort de ce pauvre monsieur... comment déjà ?
- Marbou. Alors ?
- Il est mort à environ 10 h du soir. 

L’inspecteur examina froidement et minutieusement la victime. On avait tué monsieur Marbou à l’aide d’un gros lustre de cristal pendant qu’il mangeait. Quoique... Il s’était peut-être suicidé ? En tout cas, il fallait écarter l’hypothèse de l’accident. Le lustre était solidement attaché au plafond par un énorme crochet... Un crochet ? Mais oui ! L’inspecteur se souvenait que la concierge lui avait dit que ce monsieur était "comme qui dirait, un maniaque des crochets, des cordes, des attaches en tous genres..." Il avait même attaché son lustre à un fil très solide qui passait des deux côtés du crochet. Mais on avait retrouvé le fil, sectionné... En tout cas, le coup était bien préparé, car son "sujet d’observation" avait reçu le lustre en plein ventre. Le policier nota sur un carnet les détails des blessures de la victime, mais ne trouva rien "d’anormal". Pas de coups de couteau ni de revolver. Par contre, tout le corps était couvert de bougies et d’éclats de fer et de cristal. "Bon Dieu ! pensa le chef de police. Se prendre un lustre de 400 kilos sur le crâne, c’est pas rien !" Seul le crâne chauve du pauvre homme était intact et encore visible, bien que recouvert de morceaux de boyaux et de sang.

L’inspecteur réfléchit encore, puis conclut en pensée que monsieur Marbou s’était suicidé à l’aide d’un moyen à retardement... Il le trouverait sûrement bientôt. A cet instant, André Trouftout, un jeune policier, arriva pour dire à son chef que la fouille était terminée.
-"Bien ! Avez-vous trouvé quelque chose ?
- Non, rien du tout ! On a fouillé partout, mais...
- Bon ! Et...
- Mais par contre, on a les "personnes", chef ! le coupa André, impatient.
-Très bien, faites-les entrer !"

Une vingtaine de personnes entrèrent silencieusement dans la salle. Il en relâcha très vite quelques-unes et n’en garda finalement que trois : monsieur Pétéranzèle, mademoiselle Christine Larmay et madame Triguet. Madame Jeanne Triguet affirmait avoir vu une silhouette d’homme sortir de chez monsieur Marbou. La silhouette paraissait grande et forte mais souple. Elle l’avait vue vers huit heures du soir, mais elle ne l’avait pas suivie. L’inspecteur nota et la relâcha car il était pressé. Il continua l’interrogatoire avec la bonne de la victime :
- " Christine Larmay, où étiez-vous vers huit heures du soir ?
- Dans une discothèque, monsieur l’inspecteur, avec un ami ; il s’appelle Quentin.
- A quelle heure êtes-vous rentrée ?
- Vers minuit.
- Et vous avez appelé la police immédiatement ?
- Oui, immédiatement !" L’inspecteur lui posa encore quelques questions puis la relâcha et passa à monsieur Pétéranzèle.
Celui-ci paraissait, à l’inverse de la bonne, très tendu et inquiet.
- "Je ne sais rien, je ne sais rien du tout !" répétait-il sans cesse. Les policiers le tranquillisèrent et le firent s’asseoir sur la chaise. Cette nervosité poussa l’inspecteur à poser des questions de plus en plus indiscrètes.
- "Monsieur Stéphane Pétéranzèle, pourquoi étiez-vous dans la rue des Archives vers 8 h du soir ?
- Euh... Je... Je... J’allais faire des courses au supermarché.
- Ah ! Bon ! Nous vérifierons cela ! dit l’inspecteur avec un petit sourire rusé et narquois auquel Stéphane ne put résister.
- Non ! Je vous ai menti ! avoua l’interrogé. J’étais dans cette rue pour quelque chose de très personnel, tellement même que je ne peux vous en parler.
- En vous taisant ou en disant de fausses réponses, vous aggravez votre cas, lui glissa André Trouftout, qui s’était posté derrière lui. Je crois que l’inspecteur vous soupçonne, alors gare à vous !" L’interrogé ne suivit qu’à moitié le conseil du policier, car il reprit son calme et garda le silence pendant tout le reste de l’interrogatoire. Mais l’inspecteur le fit malgré tout mettre en garde-à-vue. 

* * *

La solution.

André Trouftout se disait qu’il se rappellerait toute sa vie le regard que lui avait lancé Stéphane Pétéranzèle lorsqu’il avait quitté la salle : un regard désespéré, implorant, triste, mais malgré tout avec une nuance d’espoir quand même, comme s’il savait qu’André allait le sauver des griffes de l’inspecteur qui ne le lâcherait sûrement pas avant qu’il avoue son "crime". Car André était connu de la police pour avoir le don de l’intuition : quand il y avait un problème, il suivait son intuition et celle-ci le menait souvent loin, très loin, quelquefois dans des situations dangereuses. On l’appelait d’ailleurs souvent André Trouve-tout. Mais, un meurtre ! Il ne s’était jamais occupé d’un cas aussi grave ! Mais il allait réfléchir. En tout cas, son intuition lui disait que monsieur Pétéranzèle n’était pas coupable. Mais alors, qui ?

L’enquête se poursuivit pendant deux jours, sans résultats. L’inspecteur, furieux, tempêtait, traitait ses collègues d’incapables, et ne faisait que s’excuser auprès du commissaire et lui faire des promesses qu’il ne tiendrait jamais. Mais le matin du troisième jour, un grand fracas se fit entendre dans le commissariat. C’était André Trouftout, tellement excité que l’inspecteur le crut fou, qui venait de traverser la vitre du bureau du "tout-puissant commissaire". Celui-ci sortit en trombe pour passer un savon à l’excité, mais André cria :
"Ca y est ! Ca y est !
- Ca y est quoi ? Parlez, nom de dieu ! dit l’inspecteur en sortant de son bureau avec une canette de bière et un air à moitié endormi.
- Ca y est ! J’ai résolu l’affaire Marbou !
- Allez, André ! Vous avez dû mal vous réveiller, ce matin ! Nettoyez-moi ça, nous...
André coupa le commissaire :
- Mais c’est vrai ! Et si vous n’intervenez pas bientôt, il va peut-être y avoir un nouveau crime !"
Le commissaire n’eut pas le temps de réagir : l’inspecteur, qui était rentré dans son bureau, en ressortit en courant, en criant :
" Commissaire ! Un des policiers de la brigade vient de m’appeler ! On a retrouvé Christine Larmay, dans sa chambre, étouffée par un oreiller !
- Je vous l’avais bien dit ! cria André. Mais le commissaire était trop abasourdi pour pouvoir répondre.
- Convoquez les témoins ! ordonna André. C’était lui qui commandait maintenant et ses supérieurs n’en pipèrent mot. Je vais vous montrer comment monsieur Marbou est mort.
Une heure après, tous les suspects étaient réunis dans le commissariat : Jeanne Triquet, monsieur Pétéranzèle, et Quentin Ducray, l’ami de Christine Larmay. André Trouftout commença :
" Bonjour. Je vous ai réunis ici pour vous expliquer comment et pourquoi monsieur Marbou est mort. Nous savons tous qu’il a été tué par le lustre qui lui est tombé dessus pendant qu’il mangeait. Quelqu’un savait donc qu’il mangerait à cette heure-là, car, manifestement, le meurtrier s’est servi d’un moyen à retardement : je le vois mal, pendant que monsieur Marbou mangeait, en train de décrocher le lustre sans que sa victime s’en aperçoive. Mais comment savait-il l’heure du dîner de monsieur Marbou ? Je me suis renseigné en demandant à la concierge et aux amis de monsieur Marbou, mais personne ne leur avait rien demandé. Alors, j’ai pensé à la bonne mais elle ne m’a rien dit. Mais peut-être à son petit ami... Quentin Ducray se leva si brutalement qu’il fit tomber sa chaise et cria :
- Ce n’est pas vrai ! Vous n’avez pas le droit de m’insulter comme ça !
André fit le sourd et continua :
- Mon intuition me disait de poursuivre sur cette voie. Je fis des recherches sur Quentin Ducray et je découvris dans son journal intime que quand ses parents sont morts noyés, Joseph Marbou aurait pu les sauver ; il les a laissés mourir parce qu’ils avaient refusé de lui donner de l’argent pour payer son loyer. J’ai découvert aussi qu’après leur mort, leur coffre avait été vidé de son contenu, qui représentait en tout cent cinquante-deux millions de francs en diamants et en or. Là encore, on a soupçonné Joseph Marbou, mais personne n’a assisté à la scène et les diamants n’ont jamais été retrouvés... Et puis, subitement, cet homme est devenu riche. Il s’est acheté ce lustre avec l’argent de vos parents, ce lustre qui allait être l’instrument du crime... De votre crime ! ...En disant cela, il pointait un index accusateur vers... Quentin Ducray.
- Ce n’est pas vrai ! se récria celui-ci. A l’heure du crime, j’étais en boîte !
- C’est pour cela que je parlais tout à l’heure d’un moyen à retardement, dit André d’une voix mielleuse. L’autre jour, j’étais désespéré, je marchais de long en large dans la pièce du drame : j’avais un mobile, j’avais un meurtrier et l’arme du crime, mais je n’avais pas de preuves. J’étais plongé dans mes pensées, quand j’entendis un bruit assourdi sous mes pieds ; je soulevais le tapis et je vis une trappe ; je descendis dans la cave qu’elle cachait. J’y découvris une bougie consumée à moitié et une cordelette, brûlée. Dès lors, je sus que j’avais trouvé la solution du problème. Mais, il me restait encore quelques petits problèmes à régler. Par exemple, le cas de monsieur Pétéranzèle ; après quelques petites recherches auprès de ses amis, j’ai découvert qu’il était brouillé avec sa femme depuis un bout de temps, et qu’il la trompait avec une femme dont je tairai le nom pour ne pas nuire à monsieur Pétéranzèle.
Bien, je vais vous expliquer maintenant comment le meurtre a été commis. Tout d’abord, Quentin et Christine ont élaboré un plan, presque infaillible, que je n’ai résolu que grâce au hasard et à la chance, que je vais vous raconter maintenant.
Christine, pendant que monsieur Marbou était sorti, a décroché le lustre grâce à un treuil portable, que j’ai aussi retrouvé dans l’arrière cave. Elle a ensuite passé par le crochet du lustre une fine corde, qui ne tiendrait pas longtemps sous le poids du lustre, cinq heures au plus. Il suffirait d’un petit choc, ou d’une brûlure, comme celle d’une bougie..." A cet instant, Quentin Ducray, se sentant démasqué, bondit, assomma André et un autre policier avec sa chaise et s’enfuit. Mais quelques policiers l’attendaient en bas de l’escalier, et malgré sa force, il fut vite maîtrisé et ramené en haut, dans la pièce du crime. André, qui se relevait lentement, reprit :
" C’est mieux qu’un aveu, commissaire ! Et à Quentin : Vous allez passer de longs jours au frais !"  Pendant que les policiers emmenaient le coupable, le policier continua son histoire :
" Voilà ! Après avoir rattaché le lustre à la cordelette, son autre bout à un pied de la table en fer qui est si lourde qu’elle ne glissa pas, elle a coupé le fil en acier qui retenait le lustre avant pour faire croire à un suicide. Puis elle part. Cela se passait il y a quatre jours, vers quatre heures environ. Vers huit heures, Quentin revient vérifier que tout va bien, et place une bougie tout près du fil. Elle est à une plus grande hauteur que la cordelette. Mais elle rétrécit en se consumant. Une fois que le piège est placé, il va rejoindre Christine qui est à la discothèque "le tremplin". Quand monsieur Marbou revient vers dix heures moins le quart, il est si fatigué qu’il ne prête pas attention à la bougie, au pied de la table. Il se met à table et mange le repas que sa bonne lui a préparé avant de partir. A ce moment, la bougie arrive au niveau de la cordelette, la brûle et le lustre tombe sur monsieur Marbou. Christine et Quentin ont un alibi : ils étaient en boîte à l’heure du crime, on ne peut pas les soupçonner. Vers minuit, Christine quitte son amoureux, et rentre chez monsieur Marbou, où elle est logée. Elle fait disparaître les indices, le fil et la bougie, dans la cave sous la trappe et elle appelle la police juste après. Mais il y a quand même un indice : il reste un peu de cire fondue sur le tabouret où se trouvait la bougie : c’est cela qui m’a mis sur la voie "du moyen à retardement". Quant à mademoiselle Larmay, elle avait fait cela pour Quentin, qu’elle aimait vraiment, contrairement à celui-ci. Il s’en servait comme d’un jouet, tout juste bon à l’aider à réaliser sa vengeance. Mais elle s’en aperçut et voulut le dénoncer à la police. Quentin le sentit et l’étouffa avec son oreiller, dans sa propre chambre, à un moment où aucun policier n’était dans la maison. Voilà ! Vous savez tout !"
Et il quitta la pièce.

Antoine et Yann (1997-1998)

 

Fichier téléchargeable au format Works : un crane.wps

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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.