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Coupable d'être témoin.

 

Nous sortions du cinéma et nous discutions du film que nous venions de voir. Il était tard, environ minuit moins le quart, et nous rentrions chez mon ami Yoann Cardinet. Il y avait de la brume et la lune était cachée par les nuages. Yoann avait raconté une blague hilarante qui nous faisait pouffer de rire. Nous traversions la place du marché quand tout à coup, tous les lampadaires s'éteignirent. Nous étions dans le noir total mais la lune sortit des nuages, c'était la pleine lune. Nous arrivions dans la rue de Fougères. Tous les magasins étaient fermés. Seules les enseignes clignotantes des deux pharmacies baignaient la rue d'une couleur verdâtre. Soudain, nous entendîmes un bruit qui semblait venir de l'autre côté de la rue. Il paraissait étouffé. Nous vîmes une personne s'enfuir en courant. Elle était assez grande, à peu près un mètre quatre-vingts. Nous entendîmes une plainte, et nous aperçûmes un corps étendu par terre. Nous nous dirigeâmes vers lui ; il n'était pas encore mort et murmura :
" Méf…fiez…v…vous…de…des…po…liciers. Haaa !"
Puis il mourut.
Nous nous écartâmes du cadavre, horrifiés. Tout à coup, je heurtai une poubelle. Son couvercle tomba et brinquebala. Le fuyard entendit le bruit sans nous voir. Il se retourna et fit demi-tour. Comme nous supposions qu'il était l'assassin, je me cachai dans un gros sapin et Yoann sous une voiture. Il passa sans nous voir et disparut au coin d'une rue. Nous sortîmes de nos cachettes et nous nous précipitâmes chez Yoann sans rien dire à personne. Mais avant d'emboîter le pas à Yoann, j'eus le temps de ramasser un porte-cartes sur le trottoir. Je ne le montrai pas à mon ami et lui dis qu'entre les branches j'avais vu passer sa tête : des cheveux tirés en arrière avec une queue de cheval. Lui sous sa voiture avait vu ses chaussures : des santiags noires avec des incrustations blanches. Pas très courant à Liffré !

Lorsque je me réveillai, le lendemain matin, Yoann était déjà debout, et avait acheté le petit-déjeuner…et le journal !
Je lui demandai :
"Pourquoi est-ce que tu as acheté ça ?
- Le petit-déjeuner, c'est pour manger, le journal, j'ai vu les gros titres à l'extérieur et … je préfère te laisser découvrir," me répondit-il.
Sur la première page du journal, il y avait écrit : "Meurtre à Liffré : un commissaire tué, voir page six." Sur la page six, on trouvait ceci : "Aujourd'hui, à Liffré, aux environs de sept heures, les éboueurs ont découvert un cadavre en ramassant une poubelle près de la librairie. Le corps était troué d'une balle dans le ventre et d'un hachoir planté en haut du bras qui l'avait pratiquement sectionné. La dépouille était celle du commandant de la gendarmerie de Liffré." L'article était accompagné d'une photo montrant le commandant et son coéquipier Gérard Denieul. C'est alors que nous reconnûmes le fuyard de la veille.

Maintenant, nous savions qui était le meurtrier.
Malheureusement, nous étions les seuls témoins. C'est alors que je montrai à Yoann le porte-cartes ramassé sur le trottoir. Nous décidions alors de donner les preuves au nouveau commandant. Mais nous le connaissions et il n'avait aucune confiance en nous. Il nous prenait pour des voyous. C'était dans le journal que nous avions lu que le nouveau commandant, Roger Joderie, enquêtait. Yoann et moi prîmes la décision d'aller nous renseigner sur l'inspecteur. Mais avant, nous retournâmes sur le lieu du crime. Et là, nous nous sentîmes très mal à l'aise, l'inspecteur s'y trouvait et examinait les alentours : de toute évidence, il cherchait son porte-cartes. Il nous regarda avec suspicion ; nous avions du mal à dissimuler notre gêne ; affectant un air décontracté, Yoann se retourna et l'inspecteur nous suivit du regard.
Midi sonnait à la grande horloge de l'église. Yoann et moi avions faim et décidâmes d'aller manger un sandwich. Ils étaient au beurre, au fromage, aux tomates et au jambon. Mais oui, le jambon ! Nous fîmes le lien entre le jambon et le hachoir du boucher. Dans l'article nous avions lu que le hachoir appartenait à un boucher.
Après avoir fini nos casse-croûtes, nous allâmes chez le boucher que nous connaissions bien et qui ne ferait pas de mal à une mouche. Nous lui posâmes quelques questions :
" Connaissiez-vous le commandant qui est mort hier soir ?
- Oui, bien sûr : il y a deux ans, il avait enquêté sur une affaire de vache folle… et j'ai dû payer une amende. Vous savez, je me souviens encore du prix ! C'est pour dire. A cause de lui, j'ai failli fermer ma boutique, mais je m'en suis sorti, vous me connaissez" nous répondit-il.
Moi, je trouvais qu'il se vantait trop de s'en être sorti. Il a eu de la chance tout de même. Yoann, lui, le connaissait depuis plus longtemps que moi et avait pris exemple sur lui. Mon ami se vante dès qu'il se réveille jusqu'à ce qu'il s'endorme ; il trouvait donc normal que le boucher soit comme ça. Nous reprîmes l'interrogatoire :
" Vous avez bien des hachoirs ? questionna Yoann.
- Oui bien sûr, je m'en sers tous les…
- D'accord mais vous n'en avez pas perdu un ?
- Non : voyez, celui que je vous montre, et bien je l'ai depuis vingt ans.
- Vous en êtes certain ? le questionnai-je.
- Ah ! oui alors.
- Bon, alors merci. Au revoir !" dîmes-nous poliment.
Nous étions sur le point de partir quand tout à coup :
"Attendez, oui c'est ça, maintenant je me rappelle. Vous avez vu le hachoir que je vous ai montré tout à l'heure ? Je viens de me souvenir qu'en fait je ne l'ai que depuis dix-neuf ans. Je vous explique : mon père m'avait offert un hachoir pour l'ouverture du magasin. Je l'ai utilisé un an, puis un jour, la lame s'est fendue alors j'en ai acheté un autre et celui que mon père m'a offert je l'ai exposé dans la "mini-vitrine" que vous pouvez observer d'ici : juste à côté de la porte d'entrée, n'importe qui aurait pu le voler ; il suffit de tirer sur la vitrine," confia l'innocent.
Tout en parlant, il nous emmena vers la vitrine.
"Mais…on me l'a volé… .
- L'inspecteur est l'un de vos clients, continuai-je.
- Exactement. Comment le savez-vous ?
- Oh ! on lit le journal, déclarai-je, au revoir, et cette fois pour de bon.

Dimanche matin, le jour que je détestais le plus. En outre, le reste de l'après-midi d'hier, je l'avais passé à vélo avec Yoann. Le dimanche, ce n'est pas bien. OK, sauf pendant les vacances.
Je retrouvai Yoann à notre point habituel de rencontre : devant la librairie, là où le meurtre s'était passé. Yoann me dit :
" J'ai retrouvé l'adresse de l'inspecteur Denieul. C'est 10 rue des Albatros.
- Allons-y tout de suite !"
Yoann et moi traversâmes Liffré et arrivâmes devant la rue en question, Yoann en premier.
" La maison est vide, je l'ai vu sortir, et il a fermé la porte à clé.
- D'accord, et on rentre comment ?
- Je l'ai vu cacher la clé sous le bonnet du nain de jardin qui est en dessous du sapin."

Nous la prîmes et nous pénétrâmes dans la maison du tueur. Nous fouinions sans trop savoir ce que nous cherchions. Nous avions préparé une enveloppe avec le porte-cartes et une lettre de dénonciation, mais elle était dans la poche de Yoann et nous ne nous décidions pas à l'envoyer.
Soudain nous entendîmes un bruit qui venait de la porte d'entrée.
"Mince, dit Yoann. Il faut se cacher."
Nous nous dissimulâmes, Yoann dans le bureau et moi dans le salon. De toute évidence, l'inspecteur nous cherchait :
" Je suis sûr que vous êtes là, petits cons ! Je vous ai suivis hier chez le boucher. Qu'est-ce que vous cherchiez sur le lieu du crime… je suis certain que vous avez mon porte-cartes."
Yoann caché sous le bureau met le magnétophone en marche puis rampe vers la fenêtre fermée à l'espagnolette qu'il réussit à tourner subrepticement. Il enjambe le rebord.
" Le couvercle de poubelle la nuit du crime, c'était vous : vous m'avez vu."
L'inspecteur vient de me découvrir derrière le rideau : quel idiot, mes pieds dépassaient ! Pourtant je ne fais que du trente-sept. Il veut son porte-cartes mais je ne l'ai pas. Je sens que je vais m'évanouir de peur. Yoann revient, il a arrêté le premier venu dans la rue : le curé. L'inspecteur se défend et nous accuse d'effraction, nous sommes selon lui des petits voleurs.
Yoann se précipite dans le bureau, arrête le magnétophone, rembobine : "Ecoutez !", dit-il au prêtre sidéré.
Denieul, syncopé, se détourne de moi et porte la main sur son revolver, il n'a pas le temps de le saisir, le curé le plaque au sol. Curé… mais pilier dans l'équipe de rugby de Liffré. Denieul se retrouve ligoté avec ses propres menottes. On a gagné !
En fait, Denieul avait tué son supérieur parce que ce dernier était sur le point de découvrir qu'il était un flic corrompu.
La balle dans le ventre du mort restera un mystère pour la police malgré les recherches de la balistique. Le commandant l'emportera dans sa tombe. Oui c'est cela vous avez deviné, la balle venait de l'arme de service du commandant. Les policiers ne le sauront jamais. Par contre, Yoann et moi le savions depuis le début : le soir du crime nous avions touché le revolver encore fumant dans son étui.

Cédric et Yohann (1998-1999)

 

Fichier téléchargeable au format Word : coupable.doc

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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.