Travail d'écriture en Première : Eloge ou critique d'une mise en scène
Vous ferez la critique ou l'éloge de la mise en scène des Fourberies de Scapin dans la représentation que vous en avez vue.
Démarche suivie pour préparer cet exercice :
- Les élèves ont visionné une cassette vidéo des Fourberies de Scapin de Molière en liaison avec la thématique Maîtres et Valets.
- Ils ont eu à chercher au CDI, dans les revues, les hebdomadaires, les plaquettes de théâtre, des articles de criitique théâtrale.
- Ils ont fait un relevé du lexique valorisant ou dévalorisant, des expressions, des types de phrases, des figures de style... employés par les critiques.
Dans quelle mesure peut-on employer ici les termes d'écriture créative ?
L'exercice est intéressant car il propose une situation qui peut être décontextualisée et transférée hors du cadre scolaire. Il n'est pas rare en effet d'avoir envie de transmettre son enthousiasme à la sortie d'une salle de théâtre ou de cinéma ; et pour un jeune de 16 à 18 ans il est gratifiant de pouvoir s'exprimer sans avoir à chercher ses mots...
Voici deux textes d'élèves dont on a corrigé les quelques erreurs d'orthographe ou de syntaxe, pour en faciliter la lecture.
Philippe Torreton peut être fier de lui, il a su avec perfection rendre un digne hommage à Paul Claudel, ce grand acteur de la rénovation théâtrale française qui un jour affirmait : "Scapin doit être joué tout en force, avec feu, vie, muscle et vivacité !" Oui, cette interprétation des Fourberies de Scapin , hier soir, a profondément marqué l'histoire du théâtre français à tout jamais ! La nouvelle génération de comédiens est là pour prendre la relève et elle s'exécute avec une habileté et une maîtrise du jeu hors du commun. Terminés les dialogues monotones et interminables entre acteurs lassés et dépassés ; le rideau s'ouvre sur un ballet d'émotions, de cascades et d'évasion, le tout orchestré d'une main de maître par Jean-Louis Benoît.
Dans les coulisses, les dernières touches de maquillage sont effectuées, on ajuste sa jupe ou sa veste, on répète une dernière fois son texte. De l'autre côté du rideau, tout n'est que discussion et chuchotements. Dans la salle, nul ne se doute encore de ce qu'on va vivre dans un instant. Puis l'obscurité survient, tel un présage nous signalant que tout va être soudain bouleversé, nos repères chamboulés. Puis le rideau s'élève dans les cieux, mariant soudainement fiction et réalité. La scène est difficile à distinguer tant l'ambiance est sombre et le décor dépouillé. Et pourtant, aucune déception ne transparaît sur le visage des spectateurs. Non, aucune déception, car Octave, interprété par Laurent d'Olce, et Sylvestre, dont le rôle a été repris par Bruno Rafaelli, ont fait leur entrée, et déjà la scène tout entière semble s'éveiller et s'émouvoir sous leurs pas, orchestrés par des musiques et des bruitages endiablés. Ce ne sont pas des personnages qui se promènent sur la scène, non, ce sont des êtres qui font valser la scène, les décors et les acteurs par leurs répliques et leurs acrobaties. Impossible alors de ne pas être époustouflé par la magie de ces êtres de chair et de feu qui déambulent sur la scène et nous font oublier la sobriété des décors qui d'un seul coup s'évanouissent.
A aucun moment la pièce ne s'essouffle, ne perd de la vitesse ou ne ralentit son rythme. Le spectateur, retenant involontairement son haleine n'est plus assis sur son fauteuil, mais pénètre à l'intérieur de tous les personnages, qui insufflent de l'énergie et de la force à la pièce. Chaque geste, chaque parole est une bouffée d'oxygène accélérant encore plus la cadence enragée de l'histoire. Pourquoi, me direz-vous, le spectateur est-il subjugué, entraîné volontairement ou malgré lui dans ce fantastique tourbillon ? Simplement parce que, en une seule pièce de théâtre, avec une poignée d'hommes et de femmes, Jean-Louis Benoît rassemble, réunit, regroupe tous les sentiments, les émotions, les comportements observables dans toute une vie : la haine, le désespoir, la pitié, la tromperie, la joie, l'amour, le rire, la folie...; tout ce que l'on a connu, que l'on connaît, et que l'on connaîtra sûrement est retranscrit là, devant nos yeux, en quelques heures. La magie du théâtre opère et nos vies se mêlent subitement à celles des personnages. Car Scapin est proche de nous, ne serait-ce que par ses vêtements qui rappellent ceux de notre siècle.
Cette interprétation des Fourberies de Scapin est le chef d'oeuvre d'un chef d'oeuvre. J'aimerais rester modeste, mais devant un tel spectacle, je me rends compte que mon oeuvre est parfaite puisqu'enfin quelqu'un a réussi l'exploit de recréer tout ce que je ressentais et tout ce que je voulais que les lecteurs et les spectateurs ressentent lorsque j'ai créé cette pièce. Et Boileau qui déclarait "Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe, // Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope " ne devait ni me connaître ni me comprendre. A travers cette interprétation, je me suis enfin reconnu. Merci. Jean-Baptiste Poquelin.
Julie, 1ère 4 L (septembre 1999)
L'incohérence énonciative qui apparaît dans les dernières lignes de cette copie (manifestement travaillée) est révélatrice des difficultés que beaucoup d'élèves connaissent pour prendre simultanément en compte une multiplicité de contraintes.
S'attaquer à un chef d'oeuvre a de quoi susciter à la fois envie et crainte chez bien des metteurs en scène de théâtre. Mais quant à mettre en scène une oeuvre dite "secondaire", et la traiter avec l'ingéniosité et le faste d'une grande, c'est une autre affaire, sans doute encore plus osée et plus risquée que la première. C'est pourtant le fabuleux travail qu'a effectué Jean-Louis Benoît à la Comédie Française, avec Les Fourberies de Scapin de Molière. Mais pourquoi donc s'attaquer à une pièce comique, dans un théâtre où on a plutôt l'habitude de de jouer les pièces "sérieuses" du même auteur ? Sans doute en partant du constat que chez Molière, ce créateur de la "grande comédie", le rire se mêle toujours à l'intelligence, et l'intelligence au rire.
Mais afin de mieux comprendre cette pièce, replaçons-la dans son contexte : en 1671, Molière, déjà rongé par la maladie et à deux ans de sa mort, attend que l'on aménage un théâtre pour jouer Psyché, pièce mythologique fort sérieuse et grand succès de cour. Pour se distraire, le maître écrit en un mois une comédie bouffonne à l'italienne, avec pour personnage principal le Scapin de la commedia dell'arte. C'est cet aspect de Scapin que Jean-Louis Benoît décide de faire prévaloir : une pièce écrite à la hâte par un homme qui s'ennuie, afin de se distraire.
Et durant toute la pièce, le metteur en scène va nous montrer que cette "distraction" n'avait rien de vulgaire. Dès l'entrée en scène, le ton est donné : chaque costume dresse chaque acteur dans son rôle. Tenue galante pour l'amouraché Léandre, robe légère pour la pétulante bohémienne Zerbinette, maquillages outrés, frusques rougeâtres et valises pour les avares Argante et Géronte, robe tragique à la grecque pour l'endeuillée Hyacinthe : chaque costume fait mieux que d'installer un personnage, il instaure une figure comique, dans une subtile allusion aux codes vestimentaires théâtraux de l'Antiquité. Tout est fait pour laisser libre cours à la farce.
Et celle-ci fait mieux que de se laisser aller ! elle se déchaîne. Dans les hostilités scéniques, on déclare le comique à outrance ! Les acteurs n'entrent pas en scène, ils y bondissent. On rugit, on saute, on crie, on s'étrangle, on se bat ! D'un bout à l'autre de la scène, ce n'est que vivacité, dynamisme, mouvement. Les acteurs se jettent à corps perdu (c'est le cas de le dire !) dans un jeu d'une difficulté physique ahurissante. Pas un instant le rythme ne fléchit, pas un instant le rire ne cesse. On n'hésite pas à se moucher bruyamment, à se cogner pour faire rire : Molière ne reculait devant aucun effet d'une prétendue grossièreté, pourquoi notre époque le ferait-elle ? Le public, à chaque instant, doit s'avouer vaincu par l'expressivité exacerbée des acteurs, par leur plaisir de jouer.
La diction des acteurs est à elle seule un exemple de ce dynamisme et de cette inventivité. La tâche était pourtant ardue : comment transmettre, à travers quatre siècles d'évolution linguistique, la fraîcheur intacte d'un texte de génie ? Comment transformer une réplique banale, à la limite de l'insignifiance : "les jeunes gens sont jeunes" en "Les jeunes gens sont.... Jeunes !" hilarant. Pour arriver à ses fins, le metteur en scène, là encore, ne recule devant rien : la solennelle diction du grand théâtre est parfois interrompue par de subits accents bien d'aujourd'hui, et les onomatopées au goût du XXème siècle se glissent parmi celles du XVIIème : peu importent les changements, tant qu'on garde la spontanéité. Et pourtant, à aucun moment, on ne pourrait reprocher à quiconque une phrase peu claire : la technique se marie toujours avec le naturel, et le rire, à chaque instant, fuse de toute part.
Mais ce théâtre du comique, ne serait-il pas juste un comique chargé, un comique d'effets ? Pas du tout : paradoxalement, la verve comique s'allie à la grande sobriété des décors. Scène minimale : des planches, une toile de fond changeant de couleur pour marquer le temps et les scènes ; une amarre, pour rappeler que cette pièce où le voyage permet aux fils d'abuser les pères, doit avant tout être une pièce de mouvement : c'est bien là tout le décorum. Sur cette scène dépouillée, le jeu sur la profondeur de l'espace, sur le mouvement des acteurs, peut se donner libre cours : rien n'est là pour distraire le spectateur du jeu des acteurs, sobriété qui se met évidemment au service du comique.
Mais cette remarque sur les décors nous pousse à parler du deuxième point fort de l'interprétation de la pièce par Jean-Louis Benoît : la présence constante, dans l'oeuvre, du thème de l'illusion. A ce titre, Scapin (qui feint sans cesse, pour mieux berner les vieux avares) n'est il pas le symbole de l'homme de théâtre : vagabond, solitaire et rejeté, devant sans cesse flatter les puissants et se jouer d'eux pour gagner son pain, et pourtant conscient de son art et de ses mérites ? C'est tout du moins l'interprétation qu'en donne le metteur en scène. Dans une scène, la présence du théâtre dans le théâtre est esquissée avec brio. Scapin est au milieu du plateau : il frappe trois coups sur le sol ; le rideau rouge placé derrière lui se retrousse lentement comme celui d'un théâtre de Guignol. Arrive Géronte, l'homme dont il veut se venger. Il lui fait croire qu'il est poursuivi : où vont-ils donc se cacher ? Derrière le rideau bien sûr, pour porter l'illusion à son comble. Géronte bat des mains avec une mimique de plaisir, ou rampe d'un bout à l'autre du rideau pour se cacher des "ennemis" : à chaque instant, le rire est infantilisé, pour augmenter l'irréalité de la scène, et par là diminuer sa cruauté. Et Scapin joue le méchant, multiplie bruitages et cris, jusqu'au moment où l'on arrive à l'absurde : le sac où est enfermé Géronte se balance au bout d'une corde, et Scapin le roue de coups. Sans en avoir l'air, c'est sans doute là une scène d'anthologie qui a été réalisée par Jean-Louis Benoît : avec un dépouillement extraordinaire, il parvient au comique le plus pur, au spectacle de la comédie humaine le plus absurde qui soit. Molière ne lui avait-il pas tendu la perche en faisant dire à Scapin dans la scène de préparation au déguisement : "marche un peu, en roi de théâtre" ? Toujours est-il que toute la troupe lui rend bien hommage par cette scène où le génie de la mise en scène et le dynamisme des acteurs n'ont d'égal que le plaisir du spectateur.
Holà, Holà, s'écrieront les esprits chagrins (bien qu'on se demande comment rester chagrin après une si époustouflante comédie), cette vision n'est-elle pas partiale ? Molière est à deux années de sa mort, déjà décharné par la maladie : sa pièce s'en ressent, le goût de la farce se mêle de touches de tristesse. Oui, Scapin est un personnage cruel, qui se complaît à berner les autres. Ce caractère de la pièce, qui en fait la richesse, n'est pas gommé : Torreton, alias Scapin, a le ton traînard, les plaintes longues et intemporelles d'un homme de passage, et ne cogne pas du bout du bâton. Mais le metteur en scène adoucit par le ton la dureté des paroles, il relativise les cruautés ; et quand au final Scapin meurt, il prend le parti de la feinte, sans totalement masquer la tristesse de cet homme qui quitte la scène sur une musique traînante. Mais après tout Scapin n'inflige-t-il pas toutes ses vilenies à des hommes ingrats ? Ne cherche-t-il pas juste "une place au bout de la table avant qu'[il] ne meure" ? Peu importe, de toute façon le metteur en scène a choisi le camp de la feinte, de la ruse et de l'espièglerie, bref celui de la vie. A travers trois siècles de bruit et de fureur, il sèche les larmes de Molière, et ne garde que son éblouissant éclat de rire. Avec une mise en scène d'un tel brio et d'une telle énergie, personne, on peut l'imaginer, ne pourra faire autrement que de l'applaudir.Maël, 1ère 4 L (septembre 1999)
Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.