Travail d'écriture en Première : écrire des articles de critique littéraire
Contexte
Sept élèves ont participé au concours de critique littéraire proposé dans le cadre du Goncourt des Lycéens.
Déroulement de l'expérience
- Les élèves ont eu à parcourir les huit romans de la première sélection, et à choisir celui sur lequel proterait leur critique.
- Pendant deux séances de modules ils ont échangé leurs réactions et rendu compte du roman à leurs camarades ; ils ont pu consulter les textes écrits l'année précédente ; ils ont analysé dans différentes revues et journaux les articles qui ont été publiés sur les auteurs des romans. En cours de rédaction ils ont fait lire leur production et tenu compte des réactions de leurs camarades pour améliorer leur style et développer la force de conviction de leurs propos.
Voici quelques productions d'élèves :
Texte 1 Jean Echenoz Je m'en vais
Texte 2 Yasmina Réza Une désolation
Texte 3 Michèle Gazier Le merle bleu
Texte 4 Christophe Bataille Vive l'Enfer
Textes 5 et 6 Michèle Desbordes La demande
Je m'en vais, de Jean Echenoz, Editions de Minuit
UN INFINI DEPART
« Je m'en vais ! » Phrase-clé du livre, elle guidera toute l'intrigue du roman et le protagoniste en fera sa devise. Ce personnage, Félix Ferrer, la cinquantaine plutôt séduisante, dirige une galerie d'art dans la banlieue parisienne ; bref, un homme ordinaire menant une vie ordinaire. Oui, mais ce qui l'est moins, c'est que lassé de cette vie monotone, il décide de tout quitter en un instant. Ce tout se résume à une femme qu'il n'aime pas, un emploi qui l'ennuie, des problèmes cardiaques qui l'envahissent, une vie qu'il déteste. Il part à l'aventure pour une destination mystérieuse et inconnue : Le Grand Nord canadien. Dans cette contrée lointaine, se trouve l'épave d'un bateau, le Nechilik, qui, selon la légende, renferme de prestigieux trésors. A la recherche de cette épave, Ferrer tente de redresser la barre de sa propre vie qui elle aussi est à la dérive et n'est pas loin de s'échouer. Maître de l'exotisme, Jean Echenoz, nous fait basculer dans un véritable tourbillon en valsant entre vie parisienne stressante et plongeon vivifiant dans l'océan glacé du Grand Nord. Echenoz est un artiste lorsqu'il s'agit de déboussoler le lecteur qui se prend très vite au jeu et se mêle au personnage, cherchant lui aussi à rééquilibrer la situation. Ce livre est un voyage, une expédition entre deux mondes si différents et pourtant étrangement liés grâce aux bouleversements que connaît Ferrer dans sa vie. Toutes aussi importantes que les régions explorées par le héros, ce sont les femmes qui donnent au livre son âme ! Ainsi à chaque nouvelle période de sa vie, Ferrer se lie à l'une d'entre elles qui déstabilise et métamorphose l'atmosphère du roman. « Je m'en vais ! » Echenoz aurait également pu intituler son oeuvre « Je reviens ! ». En effet, malgré les incroyables changements qu'entreprend le protagoniste, il se retrouve toujours dans la situation de départ, car, se préoccupant trop de sa personne, il en oublie que tout n'est pas semblable au Pole Nord et que près de lui d'autres vies existent. Ainsi, bien que le premier but d'Echenoz soit de permettre au lecteur de s'évader, il nous prouve également que rien n'est plus important que d'avoir le sens des valeurs pour exister et être libre
1ère 4 L (octobre 1999)
Une désolation, de Yasmina Réza Editions Albin Michel
Surtout ne pas être heureux !
Quand David décide de s'offrir une année sabbatique, seul sur une île lointaine, son père, âgé de soixante-treize ans est déconcerté. Persuadé qu'être heureux n est pas une fin en soi, il adresse à son fils des reproches et lui révèle ses pensées les plus profondes.
Yasmina Réza nous fait plonger dans la mémoire de ce septuagénaire peu tolérant et provocateur, avec tout l'art de la retranscription des sentiments véritables, chaque page offrant un recueil de ses souvenirs, chaque phrase laissant transparaître sa sensibilité d'homme en apparence insensible. Le roman tout entier n'est d'ailleurs qu'un vaste ballet de personnages attachants et insolites, tels Lionel, l'observateur passif de carrefour, Nancy, la militante américanisée, ou encore Geneviève, femme intelligente aux remarques percutantes : « Vous vous croyez provoquant mais vous n'êtes que prévisible.» Le tout est orchestré par les sarcasmes d'un père qui ne se sent pas plus la force de haïr que celle de vivre : «Je t'aurais préféré criminel ou terroriste plutôt que militant du bonheur...». Vieil homme désoeuvré et désappointé, Samuel tente de rétablir avec son fils un ultime dialogue aux allures de testament. Une désolation résonne comme un chant du cygne, celui d'un père à la recherche de la reconnaissance de son fils.
L'écriture naturelle et spontanée de cette jeune auteur rend compte d'une atmosphère bien différente de celle que peut nous évoquer le titre du roman. «Longtemps tu vas faire le con comme ça ? un frisson de Malaisie, un petit coup de culture en Jordanie et trois mois de repos chez d'autres cons, dans le Lubéron ?». Elle parvient par le biais d'effets très simples à rendre drôle la méchanceté de son personnage. «Ce qu'elle a perdu en sex-appeal, elle l'a gagné en paradis peut-être» ; « J'ai mis au monde un type heureux». En effet, n'allez jamais dire à Samuel, en croyant lui faire plaisir - lui faire plaisir !- que son fils est heureux. Il se bat contre ce mot - heureux - ; contre son fils qui l'est apparemment et contre la société moderne. Grâce à ce fameux mélange sucré-salé d'humour et de cynisme, Yasmina Réza traite ici avec brio un sujet parfois épineux : les relations père-fils.
Elle signe ainsi un premier roman très dynamique et jette un conseil judicieux à la face de ses lecteurs : surtout, ne formez pas votre caractère dans le moule qu'exige notre société trop raisonnab1e. Ne pas s'adapter au monde... Mais est-ce au monde de s'adapter à nous?1ère 4 L (octobre 1999)
Le Merle Bleu, de Michèle Gazier, Editions du Seuil (Fiction et Cie)
Un oiseau migrateur dans la pénombre
«Massacré... le mot lui fait l'effet d'une décharge électrique.» Qu'est-ce qui peut autant terrifier cet Alain Rachet ? Le souvenir d'un passé douloureux qui refait surface ? Mais quel passé ? Qui est cet homme, ce soi-disant écrivain, venu perturber un gentil couple d'ornithologues octogénaires ?
Dès le début du roman, on se prend tout de suite d'affection pour ce couple que forment Claude et René Pernet, d'une part pour leur petite vie tranquille et insouciante et d'autre part pour leur discrétion toujours bienvenue. De ce fait, l'arrivée d'un étranger nous semble assez importune ; mais la curiosité de ce personnage nous envoûte autant qu'elle a envoûté les Pernet.
Le bonheur que vivra le couple d'ornithologues à partir de ce moment deviendra une obsession pour l'étranger. Au fil du temps, il découvrira qu'il a autant besoin des Pernet que les Pernet ont besoin de lui. Les trois personnes apprendront à aimer l'autre d'un amour qui leur était inconnu jusqu'alors. Et lorsqu'un jour, le bonheur illusoire s'écroule, on découvre alors qu'une vie peut être totalement détruite par la méchanceté des hommes. heureusement la curiosité d'une infirmière en psychiatrie aidera à reconstituer une partie du puzzle détruit pour redonner à Claude Pernet un dernier souffle de vie.
Michèle Gazier a su, tout au long du roman, garder le mystère sur la véritable identité de l'étranger. Elle a l'art de la mise en scène, à travers des images violentes qui nous tiennent en haleine jusqu'au bout du récit : « Il se revoit, tapi sous le plancher de la cuisine, juste sous la trappe qui donne accès à la vieille cave désaffectée... il entend des cris de terreurs... les tueurs étaient bruyants. ..». Le sang, la mort. Ces allusions nous empoignent et ne nous lâchent plus. Toutes ces images font partie d'un passé, celui d'un homme, Alain Rachet, qui, en fuyant son pays d'origine s'est retrouvé empêtré dans le filet qu'est le bonheur d'une famille. Malheureusement, c'est ce bonheur qu'il vivra qui le conduira à sa perte.1ère 4 L (octobre 1999)
Vive l'Enfer, de Christophe Bataille Editions Grasset
Pour que vive lenfer
Descente au coeur d'un univers froid et indifférent. Là-bas, il semble que c'est toujours lhiver, car tout y est triste, lugubre, morose et amer. Là-bas pourtant, Jocelyn Simarre vit. "Lui, Jocelyn Simarre, banal fils de camionneur emperruqué" A travers ses yeux d'enfant déjà trop adulte, le jeune garçon nous jette à la figure, par son style violent et nerveux, toute la tristesse dun inonde froid, dune ville froide, où la solitude des coeurs côtoie la malchance de la vie. Dans son langage de poète brutal, il nous livre pèle-mêle le malheur de chaque pauvre hère qui croise son chemin : celui dabord de sa famille, démembrée et dispersée aux quatre vents de lEst comme la ferraille que ses doigts disloquent, celui aussi de la dynastie des vinaigriers Jargeau, rongée, brûlée dans son âme et dans sa chair par une mentalité familiale corrosive ; puis à Paris le personnage de Claire, le petit oiseau de deuil, de Denise l'actrice inconnue, de Lola crucifiée, et de bien dautres. Et pourtant, dans toutes ces scènes où, jeune artiste exilé, il dévoile le spectacle de la vie, sèche et insipide, le gamin de Vilenne sait apporter sa lumière aux gens. Par le langage de poète dont Christophe Bataille l'a doté, Jocelyn embellit la vie. Puis, Maël fait des bêtises. C'est la fuite. Jocelyn quitte Vilenne et découvre Londres, y rencontre un peuple mafieux, vit une existence de fou. On croirait~presque qu'il le devient. Vers la fin, tout devient si confus ! La cadence saccélère. Images de mort Jocelyn nous est littéralement arraché, "comme les cinq cents affranchis accrochés à leur métal lourd". Cest la fin Et là, on se surprend à murmurer : déjà ?
Au premier abord, ce livre pourrait paraître fastidieux. Mais si l'on prend la peine de ne pas se laisser rebuter dès la première lecture, on s'aperçoit vite que l'on s'habitue, au fur et à mesure, au style légèrement «désordonné» de Chïistophe Bataille, et pour finir, quil ne fait plus du tout obstacle. Et c'est alors seulement que lhistoire prend forme, c'est alors seulement que l'on peut apprécier Jocelyn, le jeune garçon qui,.en grandissant, tire ses leçons des coups durs du destin et persiste à regarder du côté rose de la vie et à s'y accrocher, pour que vive sa Lorelei, pour que vive son amour, pour que vive la vie, et par conséquent, pour que vive lenfer.1ère 4 L (octobre 1999)
La demande de Michèle Desbordes Editions Verdier
Emotions et sentiments...
Je commence ma lecture. L'abondance des descriptions me désole et pourtant je continue. Sans doute grâce à ce bien-être qui m'envahit petit à petit. C'est alors qu'intervient cette mystérieuse servante. Elle l'attendait, et maintenant qu'il est là, elle se fait discrète ; et pourtant elle l'observe. Lui, ce maître italien, la regarde beaucoup aussi. Ils s'intriguent mutuellement. Le talent de Michèle Desbordes me fait découvrir l'évolution de leurs sentiments par des regards de plus en plus ambigus. Au début, «il la regardait comme il aurait regardé une inconnue, se tournait vers elle, la suivait des yeux quand sans rien dire elle s'éloignait». Puis au fil des saisons «il la regardait, oubliait, comprenait qu 'il oubliait, l'amour trop fou (...)». Par cet amour qu'ils n'osent se dévoiler, ces deux personnages m'attendrissent et deviennent les protagonistes du récit. De plus, leur distinction est faite par un habile trait de plume de l'auteur car ces héros n'ont pas de prénoms à l'inverse des élèves italiens. Enfin, la demande arrive! Je ne m'y attendais pas. Pas comme ça ! Elle m'a frappé comme un éclair. En effet, cette servante française a demandé à l'Italien de la peindre mais de la peindre... morte ! Par cette demande, elle avoue ses sentiments.
La première impression que j' ai eue en fermant ce livre, outre celle de sérénité, est que l'Amour est réellement le plus beau des sentiments et surtout à tout âge.Regards, silences et sentiments
Pour une demande... Une succession de tableaux composés de paysages, de portraits débordants de sentiments... Non, vous ne vous trompez pas, c'est bien de La Demande de Michèle Debordes dont je parle là. Oui, ce roman est un ensemble de descriptions, mais pas le genre de descriptions qui vous lassent et vous endorment, non, au contraire, elles vous ouvrent l'esprit sur un paysage magnifique où un fleuve coule calmement aux pieds des vignes et des terrasses. Elle et lui les connaissent bien, ces chemins qui sillonnent les coteaux, pour y être souvent passés. Elle, c'est la servante muette et discrète « qu'il regarde s'asseoir sur un banc et mettre les mains dans les plis de ses jupes». Lui, c'est l'artiste peintre italien, le maître sage, qui, comme elle, ne dit rien. Ce qui les unit et les éloigne en même temps, cest ce silence qui les enveloppe ; dans cette maison, nul besoin de mots pour se comprendre. Les seuls nécessaires serviront à la demande, celle qu'on finit par ne plus attendre tant la beauté du paysage et des sentiments étranges qui occupent chaque page du roman et qui lient ce couple peu commun, nous envahissent, et créent en nous l'évasion de l'esprit. Même si aucun tableau n'illustre l'histoire, La Demande est un plaisir pour les yeux, pour l'esprit et même, oui, même pour le coeur. Ses quelque cent pages vous feront voyager sans quitter votre chaise ou le coin de votre cheminée. Ce roman est un moyen d'évasion, et une sorte de paradis sur pages.
1ère 4 L (octobre 1999)
Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.