C. Quelques œuvres importantes
1. De Marie de France et Chrétien de Troyes à l'héritage européen.
Sur les douze Lais qu'écrivit Marie de France, tous sont plus ou moins liés à la Bretagne puisque dans le cas où l'action se déroule ailleurs (Les Deux Amants), une composition par "li Bretun" est évoquée, et dans le cas où l'inspiration est sans doute étrangère à la Matière celtique (Bisclavret), Marie situe néanmoins l'action en Bretagne… Bretaine la Meinure, la Petite Bretagne, est expressément nommée (Guigemar, Eliduc) quand ce ne sont pas les noms mêmes de villes qui nous sont donnés : Dol Le Frêne, Saint-Malo L'Aüstic, Nantes Le Chaitivel. Les autres pays celtiques sont également mentionnés Milon, d'autant que deux Lais se rapportent directement au Roi Arthur et Yvain Lanval ou à Tristan Le Chèvrefeuille, dont c'est la première introduction dans les œuvres en langue d'oïl. La tradition celtique est sans doute directement sollicitée dans Guigemar (avec sa chasse au cerf blanc), Yonec (avec son héros prenant la forme d'un oiseau, sa colline qui ouvre sur l'Autre Monde) et Eliduc, même si les motifs peuvent se retrouver dans des contes d'origines diverses.
L'art de Marie, auteur sensible et discret, est de traiter une substance légendaire avec beaucoup d'élégance et de contribuer, avec trop peu de reconnaissance, à l'élaboration perpétuelle d'un authentique patrimoine littéraire.De Chrétien de Troyes, sont principalement conservés Erec et Enide, Cligès, Lancelot, Yvain et le début de Perceval ; un roman du Roi Marc et d'Ysalt la blonde, des œuvres inspirées d'Ovide sont perdus ; deux chansons courtoises lui sont en outre attribuées tandis que sa paternité quant au Guillaume d'Angleterre est contestée. Comme Marie de France, Chrétien, pour répondre à la commande des seigneurs le protégeant, met "en roman" (c'est-à-dire en vers français) la Matière que lui fournissent ses mécènes, à charge pour lui d'en tourner "une moult belle conjointure".
Dans Erec, inspiré de la tradition celtique, l'auteur introduit les premiers éléments psychologiques de la littérature française : "A présent le roman est né … et appelé aux plus grandes destinées." (Gustave Cohen). Après avoir épousé la belle Enide, le vaillant Erec se voit suspecté de "récréance" (lâcheté, renoncement) et doit se lancer dans de nouvelles aventures pour montrer à sa femme qu'elle se trompait.
Si Cligès nous entraîne jusqu'à Constantinople, le premier héros, Alexandre, rencontre bientôt Arthur et Guenièvre et s'éprend de Soredamor ("blonde d'amour"), fille d'honneur de la reine. Le second héros, Cligès, fils de Soredamor et neveu de l'empereur Alis, finira par épouser Fénice, promise à ce dernier sans que l'honneur n'y perde rien. Certains critiques (W. Foerster, E. Köhler, etc.) ont voulu voir dans Cligès un anti-Tristan; d'autres (Siciliano) un super-Tristan, certains enfin (G. Paris, A. Micha), un Tristan "revu et corrigé" pour se conformer aux goûts de l'époque.
Le Chevalier à la Charrette (Lancelot) et Le Chevalier au Lion (Yvain) sont souvent évoqués pour leur parallélisme. Dans le premier, l'auteur exerce son talent sur une "matière" qui lui est fournie par Marie de Champagne et avec laquelle il prend peut-être quelque distance ; il n'en est que plus libre pour se consacrer à la forme si variée de cette aventure qui voit Lancelot partir au secours de la reine Guenièvre et en tomber éperdument amoureux. Surmontant une série de périls, y compris les épreuves imposées par Guenièvre, il sauve l'honneur de son nom et fait triompher la conception courtoise : "Moult est qui aime obéissant."
L'auteur a confié à Godefrroy de Lagny le soin de rédiger la fin de Lancelot : surcroît de travail ? désintérêt ? Toujours est-il que Chrétien semble écrire à la même époque son Yvain, inspiré du légendaire celtique, et dans lequel il traite encore des rapports entre l'amour et la réputation guerrière.
Alors que ses exploits à la fontaine de Barenton lui ont fait trouvé l'amour de Laudine, Yvain quitte bientôt celle-ci pour renouer avec sa vie aventureuse, accompagné d'un lion qu'il a sauvé. Oubliant la promesse qu'il a faite de revenir auprès de sa dame, il devient fou mais, lui aussi, après un certain nombre d'épreuves, il finit par trouver le pardon de Laudine.
Avec Perceval ou le Conte du Graal, le conflit entre l'amour (Blanchefleur) et la prouesse s'efface pour laisser la place à une véritable recherche d'accomplissement, d'identité. Ayant omis de poser à propos les bonnes questions, Perceval se contraint et contraint le monde qui l'entoure (le Roi Pêcheur) à attendre la délivrance, voire la Rédemption.
Ce roman, présentant en parallèle les quêtes de Perceval et de Gauvain, a fourni plusieurs interprétations, d'autant que Chrétien n'a pu l'achever. Mais il est clair qu'avec lui, le Christianisme transforme définitivement le substrat celtique et que ce qui constituait un ensemble de récits liés à des croyances devient autonome.
Comme l'écrit G. Cohen, revenant sur l'apport de Chrétien à la culture de l'Occident, "le roman était définitivement né en tant que genre et surtout il était désormais apte, non seulement à exciter la curiosité et à imaginer l'imagination, mais à présenter dans un cadre irréel un tableau réel des mœurs et de la civilisation d'un temps. De ce temps, il se trouvait même prêt à discuter les idées, non sous forme de dissertation pédante et scolastique, mais en action et par personnages : le roman psychologique, le roman à thèse était créé."
Parmi les romans inspirés des aventures de Perceval, deux au moins méritent une attention particulière. Il s'agit de Perlesvaux et de la Queste del Saint Graal.
Le premier, écrit au début du XIIIe siècle par un anonyme, se veut un Haut Livre du Graal dicté par un ange ; c'est en tout cas l'un des premiers textes en prose française offrant également au lecteur un foisonnement d'aventures des plus pittoresques, imprégnées de symbolique.
Le second, sans doute composé par un ou des disciples de Bernard de Clairvaux, constitue un aboutissement puisque l'inspiration chrétienne impose une lecture exclusivement mystique de la Quête.
Lancelot du Lac
XIII siècle
Bibliothèque municipale de Rennes
(référence du document : Ms 255)
Enfin, autre thème majeur de la Matière de Bretagne, le destin de Tristan et Iseult nous est principalement connu par les textes de Béroul et de Thomas. J. Bédier a vu dans le texte de Béroul une "version commune" et dans celui de Thomas une "version courtoise". En fait, le premier texte insiste davantage sur l'intrigue, abondant en épisodes secondaires, et sur la façon dont l'auteur, par ses procédés narratifs, l'offre à son auditoire, en réclamant son indulgence pour les amants. Avec Thomas, le destin de Tristan est davantage assumé par celui-ci, avec l'ensemble de ses composantes psychologiques et jusque dans ses conséquences les plus contraires : mariage avec Iseut aux Blanches Mains, marche inexorable vers la mort. Avec son aspect plus rhétorique et ses dialogues, le roman de Thomas inaugure la longue postérité romanesque du "discours amoureux".
Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.