B. Naissance d'une culture
1. Un environnement complexe
"Toutes les fois que l'on cherche à s'expliquer d'où est venue, comment s'est opérée cette fusion entre courtoisie, thèmes chevaleresques et mythes celtiques, on se trouve infailliblement ramené vers la cour d'Aliénor. Dans son sillage apparaissent les poètes qui rendront familiers non seulement Tristan et Yseut, mais Perceval et Lancelot, le roi Arthur et la fée Morgane, et la reine Guenièvre, et l'enchanteur Merlin." écrit Régine Pernoud.
L'Estoire del Graal
XIII°siècle
Bibliothèque municipale de Rennes
(référence du document : Ms 255)
Aliénor d'Aquitaine est la fille de Guillaume X d'Aquitaine et d'Aénor de Châtellerault; elle est aussi la petite-fille de Guillaume IX le Troubadour et de Philippa de Toulouse. De son père, qui entretient une cour de poètes et de musiciens à laquelle participe le gallois Blédhri, et de son grand-père, elle hérite non seulement toute la culture des troubadours mais déjà de la Matière celtique et de la légende arthurienne répandues en Europe continentale bien avant les succès d'auteurs comme Chrétien ainsi que l'attestent certains vestiges : des sculptures légendées (dans une graphie bretonne-armoricaine) sur le portail nord de la cathédrale de Modène et datant de la première moitié du XIIème siècle représentent huit personnages de la geste arthurienne, dont Arthur et Gauvain, tandis que Pio Rajna relève "le nombre des Arturius et des Walwanus figurant comme noms propres dans des chartes du Nord de l'Italie dès le début du XIIème siècle." (J. Marx)
Par son union avec Louis VII de France, d'où naîtront Marie, future épouse d'Henri I de Champagne et protectrice de Chrétien de Troyes, puis Alix, qui épousera Thibaud de Blois, puis par son second mariage avec Henri II Plantagenêt et qui lui donnera huit autres enfants, dont deux seront rois, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre, et quatre occuperont des positions très importantes : Mathilde, Geoffroy, Aliénor et Jeanne. Aliénor, deux fois reine, se trouve au centre d'un réseau grâce auquel la Matière de Bretagne se diffusera dans toutes les cours européennes.
Effectivement, en un demi-siècle, c'est-à-dire pendant la seconde moitié du XIIème siècle, la littérature arthurienne va s'étendre à l'Europe entière selon une progression qui tient beaucoup à la généalogie. Aussi, si l'on parle de littérature en français, il faut bien tenir compte de ce contexte européen, un contexte dans lequel la petite Bretagne tient elle aussi sa place.
Poitiers constitue un foyer important de cette diffusion puisque, avec ou sans le roi Henri, Aliénor y tient volontiers une cour que fréquentent des troubadours tels que Bernard de Ventadour ou Bertrand de Born , chantres de la "fine amor". Les intérêts d'Aliénor et d'Henri ne seront d'ailleurs pas toujours confondus, au point que le second fera emprisonner la première en Angleterre, aussi n'est-il pas nécessaire d'envisager que la Matière de Bretagne aurait été orchestrée par le roi d'Angleterre lui-même pour faire pendant à la geste des Français : de fait, les possessions et le prestige du roi de France semblent moins évidents jusqu'à l'avènement de Philippe-Auguste et le public le plus friand de cette littérature commande lui-même, en fournissant des canevas, la composition de ces lais ou romans.
Les dédicaces et autres prologues des différents lais et récits illustrent à l'envi d'une part que cette littérature est faite pour être dite, et pour être dite à quelqu'un qui l'apprécie, à l'exemple de ceux qui avaient pris l'habitude d'écouter les bardes , et d'autre part qu'il existe chez ces auditeurs comme chez les personnages dont ils ont à entendre une affinité, une connivence, une véritable intelligence de sentiments et de pensées.
Ainsi, en un demi-siècle très riche mais mouvementé et contrasté, va s'épanouir durablement une culture d'un grand raffinement, au moment même où, à Paris, Oxford, etc., l'Université commence à s'organiser, la scolastique et l'art gothique à prendre leur commun essor et tandis que se perpétuent d'antiques luttes féodales, que sévissent les famines (quatre grandes famines entre 1144 et 1197, la dernière se produira en 1224-1226), que se déchaînent les Croisades, d'abord contre l'Islam (cependant Pierre le Vénérable fait traduire le Coran en latin en 1141), mais bientôt contre les Albigeois (1209) et contre Constantinople (1204).
Au cœur de cette époque tourmentée, vers 1190, le moine Joachim de Flore s'appuie sur les Ecritures pour annoncer la fin du monde pour 1260…
De fait, d'ici là, le monde aura véritablement et durablement été bouleversé.
Suite de l'article : Naissance d'une culture / D'un héros, l'autre.
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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.