A. D'une généalogie l'autre : une filiation sinueuse
La filiation celtique est en effet attestée par le témoignage même d'auteurs comme Marie de France qui ne manque jamais l'occasion de noter que, des récits qu'elle nous propose, "li Bretun firent un lai"… (voir Guigemar, Equitan, Lanval, Laüstic). Par ailleurs, les titres mêmes des récits nous parleront bientôt de Gallois, etc.
Pour autant, cette filiation se présente sous la forme d'une superposition de strates qui peuvent difficilement être abordées chronologiquement du fait que les récits ont été véhiculés par oral pendant plusieurs siècles et transcrits à des époques diverses et dans un ordre parfois aléatoire… C'est donc davantage sur les motifs ou schèmes que l'on s'appuiera pour distinguer les étapes marquantes successives.
Cette Matière celtique a été étudiée de façon assez systématique par Jean Marx et on se reportera toujours utilement à ses travaux. Mais, comme point de départ, on évoquera l'ensemble de représentations et de croyances que Georges Dumézil a si judicieusement défini comme constituant une 'idéologie'.
En effet, les peuples celtiques appartiennent à la "communauté indo-européenne". C'est dire que plus qu'à des éléments "raciaux" ou simplement politiques, ils ressortissent à un même système linguistique, religieux, artistique lequel a trouvé dans l'Irlande ancienne un véritable conservatoire, du fait de l'absence de romanisation et d'une christianisation tardive mais rapide qui a absorbé d'un seul coup un corpus païen très ancien.
Des chercheurs tels que F. Le Roux et Ch-J. Guyonvarc'h ont consacré l'essentiel de leurs recherches à l'étude, dans leurs langues originale, ces récits dont l'archaïsme permet de distinguer un état premier de ces croyances.
De l'Inde védique à l'Irlande, dans cette façon de penser le monde des dieux et celui des humains, les hommes "libres" se répartissent selon trois fonctions ou classes : la fonction sacerdotale (incluant non seulement les prêtres mais aussi les médecins, les poètes et musiciens, les juristes et généalogistes…), la fonction guerrière et la fonction productrice (artisanale et agricole).
Le roi, personnage clé de cette société, est issu de la deuxième fonction mais investi par l'autorité de la première : il se trouve donc, pour le meilleur ou pour le pire, représenter un point de conjonction entre le religieux, domaine dans lequel il n'exerce cependant aucune fonction, et l'historique ou le 'sociétal' comme on le dirait aujourd'hui…
Première étape importante, donc les récits mythologiques ou héroïques qui nous décrivent assez fidèlement cette conception du monde. Ils n'ont pu être transcrits que suite à l'introduction de l'écriture, c'est-à-dire aussi du Christianisme, par des moines irlandais qui, à plusieurs siècles d'écart, se sont efforcés de compiler et de consigner le plus fidèlement possible des récits que parfois ils ne comprenaient plus. Cela étant dit, leur "ignorance" est souvent une garantie de respect pour un corpus dont ils savent qu'il fait partie intégrante de leur identité. Ces sources, transmises par des manuscrits de diverses époques mais transcrites pour la première fois vers le VIIème ou le VIIIème siècle, ont pu être exploitées jusqu'au XVIIIème siècle par un auteur tel que Séathrún Céitinn et compilées jusqu'à la fin du XIXème. Enfin, on observera que les manuscrits qui nous sont restés contiennent toujours plus d'un récit en même que chaque récit apparaît le plus souvent dans plusieurs manuscrits d'époques différentes…
Dès ce stade apparaissent nombre de motifs qui seront essentiels dans la constitution de la Matière de Bretagne :
Autant d'éléments qui viennent en ligne directe des vieilles conceptions celtiques, conservées par l'Irlande et proposées sans altérations majeures jusqu'au Moyen-âge.
Une deuxième étape
est représentée, au Pays de Galles, par les quatre branches du Mabinogi
qui constituent le cycle mythologique gallois et par l'existence d'un
cycle de contes épiques dans lequel Arthur est l'équivalent du roi irlandais
Conchobar et son neveu Gwalchmai (qui deviendra Gauvain) celui de Cuchulainn.
Mais le cadre n'a plus la même valeur que dans les récits irlandais : la
société qui y est évoquée est christianisée, les personnages, dieux héroïsés,
y gagnent une substance psychologique. Les récits sont plus littéraires,
leur style plus travaillé, le propos devient plus franchement poétique mais
le contenu mythique transparaît encore. Ces textes sont à la fois issus
du fond mythologique celtique et inspirés par la littérature courtoise continentale.
En Gereint et Enid, Owen et Llunet, Peredur Ab Evrawc… se retrouvent Erec
et Enide, Yvain et Lunete, Perceval.
Les noms de Marc, de Tristan, de Pellès, etc. sont d'origine brittonique
et plusieurs s'attacheront à des toponymes de la Grande ou de la Petite
Bretagne.
En effet, il est également certain que la Bretagne insulaire puis armoricaine
a peu à peu vu naître une tradition arthurienne dont les fondements historiques
sont incertains et importent peu puisque, si jamais un ou plusieurs personnages
ou événements (Ambrosius, bataille de Badon…) se trouvent mêlés à ce qui
deviendra la Matière de Bretagne, ils sont aussi rapidement et sûrement
absorbés par la légende en même temps que les anciens dieux celtiques ont
été évhémérisés, héroïsés.
Ce qui importe beaucoup plus, c'est que, dans des lieux tels que l'abbaye
de Glastonbury (de fondation celtique), se forgera pour les populations
celtiques brittoniques (Galles, Domnonée c'est-à-dire Cornouailles et de
là Armorique : la langue ne diffère pas à cette époque et les échanges économiques,
culturels, etc. sont substantiels) le mythe d'un Roi, symbole de la résistance
aux envahisseurs saxons, puis normands, voire francs. Faisant suite à l'Historia
Brittonum attribuée à Nennius (IXème siècle, cependant commencé vers 600)
et reprenant des éléments antérieurs, dont le Gododdin du VIIème siècle
(et qui, en passant, mentionne pour la première fois le nom d'Arthur), se
développe une littérature pseudo-historiographique dont les titres les plus
connus sont ceux de Geoffroi de Monmouth : Prophetia Merlini (1134) et Historia
Regum Britanniae (1136) et les textes de Giraud de Cambrie. Enfin, le succès
continental de la Matière de Bretagne va bientôt influencer à son tour et
en sens inverse, la littérature autochtone galloise et anglo-normande.
Les romans proprement dits et la tradition orale ont conservé certains éléments
archaïques essentiels qui confèrent un rôle de simple repère à ces œuvres
à visée panégyrique. On n'exagérera donc pas la volonté du Roi d'Angleterre
de se constituer une "geste", tandis qu'Arthur est devenu un mythe politique
constitutif du "patriotisme" de la société bretonne, pour employer les termes
de Léon Fleuriot. On remarquera que, pour
ce qui concerne Tristan, la Bretagne armoricaine apporte à son tour des
éléments décisifs, dont le personnage de la seconde Izeut aux Blanches Mains.
Enfin, des éléments à l'origine exogènes finissent par intégrer et modifier
ces traditions : d'une part la poésie occitane et sa fin'
amor ainsi que l'héritage antique (Ovide et l'Art d'Aimer), d'autre
part, la volonté de christianiser l'ensemble.
Le Christianisme qui a d'ailleurs pénétré l'héritage celtique gallois, va
offrir une symbolique renouvelée voire une véritable mystique à ce corpus
de croyances et de comportements. Les Croisades elles-mêmes offriront l'occasion
de mettre en valeur, sinon à l'épreuve, la prouesse du chevalier et la fidélité
de la dame ; elles entraîneront également, par le contact avec les Lieux
Saints et, parallèlement, avec d'autres réalités de l'Orient comme la liturgie
byzantine, une réactualisation des personnages tels que Joseph d'Arimathie
ou des motifs tel que le cortège du Graal. Sur le plan religieux encore,
il faut noter l'importance de l'esprit cistercien dans la diffusion et l'élaboration
de cette littérature : l'alchimie qui va faire de Galaad le vainqueur de
la Queste del Saint Graal passe par les cloîtres des fils de Bernard de
Clairvaux ; de même qu'il n'est pas indifférent de noter la transposition
du thème légendaire puis littéraire du Purgatoire
à la théologie occidentale.
Aussi est-ce un véritable inventaire que la société médiévale du XIIème
siècle tout à la fois reçoit, compose et utilise afin de jeter les bases
d'un âge nouveau : à partir de cette Matière, l'Occident constitue une
authentique "littérature-miroir" qui va la façonner durablement mais
dans laquelle vont se refléter, avec de plus en plus d'acuité, sans doute
une certaine allure mais aussi les grimaces mêmes de cette société et finalement
jusqu'à ses rides. A la fois conservatoire très bien pourvu en avatars
celtiques, creuset d'une sensibilité nouvelle à partir de ce que
d'aucuns appelleront la "renaissance du XIIème siècle", témoin enfin
d'un époque riche en événements majeurs pour l'Occident, la Matière
de Bretagne ne peut se réduire à l'un de ces trois aspects et de très bonnes
études, si elles ignorent tel ou tel de ces éléments, se révèlent franchement
incomplètes.
Suite de l'article : Naissance d'une culture / Un environnement complexe
Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.