De la Matière de Bretagne…



L'Estoire del Graal
XIII° siècle
Bibliothèque municipale de Rennes

(référence du document : Ms 255)

C'est un véritable écheveau que l'on s'apprête à saisir lorsque l'on aborde la Matière de Bretagne… Matière, en effet, puisque l'on dispose d'une masse de textes, complets ou non, de différentes époques, de différentes origines, en différentes langues, et d'inspiration, de contenus ou de propos différents.

Quel élément peut-on, par conséquent, mettre en avant pour fonder la cohérence d'un tel ensemble ?

Le personnage d'Arthur est central, il est vrai, et indispensable à cet univers : toute aventure, si elle ne commence pas à sa cour, y est rattachée d'une façon ou d'une autre ; de là, le fait que l'on peut légitimement parler de "légende arthurienne", de "mythe arthurien", voire de "roman arthurien". Mais il faut avouer que le personnage d'Arthur n'est lui-même directement et activement impliqué que dans un nombre limité d'aventures. Ainsi, il représente souvent davantage un garant (fiable ou fautif selon le cas) ou un témoin tutélaire de tout un univers qu'un véritable acteur. Si c'est sur les différentes prouesses engagées par chacun des héros que l'on veut insister, on parlera de "Cycle du Graal", ou de "Romans de la Table Ronde".

Mais on s'interdira alors malheureusement d'en voir la parenté avec les différentes versions de Tristan et Iseult ou les Lais de Marie de France, dont le Lai du Chèvrefeuille qui en constitue l'une des plus anciennes mentions. De plus, tant le Graal que la Table ronde sont absents en tant que tels des récits celtiques qui servirent d'archétypes.

Aussi convient-il de saisir cet héritage dans toute sa complexe unité, de lui donner un nom qui lui soit familier puisqu'avec Jean Bodel on peut donc considérer que "ne sont que trois matières à nul homme entendant/ de France, de Bretagne et de Rome la grand". C'est-à-dire que la Matière celtique se distingue de la Matière carolingienne (Chanson de Roland…) et de la Matière antique.

Chrétien de Troyes, dans son prologue de Lancelot, indique que son commanditaire, Marie de Champagne, lui a fourni à la fois "matière" - la trame de l'histoire - et signification - le sens qu'elle voulait donner à celle-ci - et que la tâche du poète consiste à élaborer une "molt belle conjointure"…

A défaut de l'éclaircir, ceci marque au moins le lien entre l'origine celtique attestée de ces récits et ce qui a pu être élaboré à partir de là par différents auteurs ou inspirateurs, sans passer sous silence la corrélation entre la forme et le fond de ces récits, les évolutions structurelles, le passage de la poésie à la prose ou l'origine même du terme "roman"…


Suite de l'article : D'une généalogie, l'autre : une filiation sinueuse

Retour au sommaire "La Matière de Bretagne"



Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.