ATALA
récit
"Je vis qu'il y avait des larmes au fond de cette histoire" Atala est le récit de la douleur de vivre : douleur de l'âge et du déracinement, douleur de la mort, du deuil et de l'impossibilité d'aimer. La passion partagée des deux héros, Atala et Chactas, ne se heurte en effet pas seulement aux rivalités des hommes : ces deux Indiens sont les enfants de deux tribus ennemies. Elle est surtout frappée d'interdit par des forces qui les dépassent.
Atala n'a dû de survivre à sa naissance qu'à un voeu prononcé par sa mère qui l'a consacrée à la virginité. Sur son lit de mort cette dernière lui a fait solennellement jurer de ne jamais faillir. Aussi, comme son tourment s'exaspère à mesure que s'exaltent ses sentiments, la jeune fille préfère se donner la mort plutôt que de trahir celle qui l'a mise au monde.
C'est Chactas lui-même qui, devenu aveugle et vieux, raconte le drame à René, un jeune homme que "des passions et des malheurs" ont poussé jusqu'en Louisiane. Et tout cela est rapporté par le narrateur qui a recueilli l'histoire et par qui nous apprenons que René, Chactas et les Indiens Natchez ont été massacrés par les Français.
"Indiens infortunés que j'ai vus errer dans les déserts du Nouveau-Monde avec les cendres de vos aïeux, vous qui m'aviez donné l'hospitalité malgré votre misère, je ne pourrais vous la rendre aujourd'hui, car j'erre, ainsi que vous, à la merci des hommes; et moins heureux dans mon exil, je n'ai point emporté les os de mes pères!"
"Le Ruisseau de la paix"
Le récit ne laisse pas malgré tout une impression de noirceur ou de désespérance. Chateaubriand sait en effet trouver le moyen d'établir dans son texte une forme d'harmonie. Il puise pour cela à des sources dont l'originalité assura le succès de sa création.
Il recourt d'abord au pouvoir consolateur de la religion, mais en la poétisant, en la rendant capable d'enchanter le monde. Le père Aubry, un missionnaire qui recueille les deux jeunes gens errant dans la forêt, leur offre l'abri d'un ermitage où règne la paix. Là le cimetière est "un riant asile des âmes" ; on y donne le baptême "parmi les jasmins en fleurs". Atala n'était à l'origine qu'un épisode d'un essai sur le génie du christianisme. L'apologie y prend appui sur l'effusion sentimentale, et l'émotion qui s'en dégage a davantage contribué que le reste de l'oeuvre à persuader de l'influence apaisante et civilisatrice du culte chrétien.
Girodet Les funérailles d'Atala
Musée Girodet, Montargis
D'un autre côté la nature américaine n'est pas seulement le cadre du récit; les Natchez, les Muscogulges ou les Siminoles n'en sont pas seulement les acteurs. Ils représentent en quelque sorte l'image d'un paradis primitif dont se nourrit l'imaginaire de l'écrivain. Il ne s'illusionnait évidemment pas sur l'état réel des Indiens qu'il avait côtoyés lors de son voyage en Amérique, pas plus qu'il n'était la dupe des idées dont il était l'héritier ("De bons sauvages qui mangent leurs voisins". Note de l'Essai sur les révolutions). Mais ces hommes étaient malgré tout dans son esprit une incarnation de ses rêves et de sa nostalgie. "Quand l'Indien était nu ou vêtu de peau, il avait quelque chose de grand et de noble" (Mémoires).
Ils représentaient en effet la possibilité d'une vie au sein d'une nature où même la tombe n'est pas pesante. On voit dans l'épilogue une mère exposer dans les frondaisons d'un érable son bébé mort : "D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la branche, la branche retourna dans sa position naturelle, emportant la dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant." Rien n'est plus emblématique que cette scène de l'atmosphère de l'oeuvre.
La nature dans Atala est d'une extrême richesse : colorée, pleine de parfums, elle renferme mille espèces aux noms chatoyants. Elle n'est en outre jamais statique mais parcourue de rythmes, bruissante, et pour ainsi dire musicale. Elle est bien plus qu'un décor : c'est l'écho de la sensibilité même de Chateaubriand.
Dans cet univers la douleur s'adoucit et se transforme en mélancolie. Le lecteur est pris par le lyrisme qui anime ces pages et qui valut à leur auteur le surnom d'enchanteur. Gautier préférait quant à lui le sobriquet de "Sachem du romantisme". Faut-il lui donner raison? Il suffit pour en juger de se laisser emporter sur les traces d'Atala.
"Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve."
Joël BRULE
Lycée B. d'Argentré
VITRE
joel.brule@lemel.fr