Première partie
Mondialisation et recomposition des territoires

Intervention de Florence Gourlay

Mercredi 17 novembre 2004 -Lorient

F. Gourlay s'est tout d'abord attachée à préciser le concept de mondialisation. Elle a dans un premier temps souligné les différences entre les termes français et anglo-saxon de mondialisation et globalisation, puis présenté les différentes approches du concept de mondialisation.

I Définir le terme de définition

Deux termes sont à distinguer : mondialisation et globalisation.

Le terme de mondialisation est utilisé en français et renvoie à la finitude du monde ; on y perçoit la crainte d'une perte de l'identité nationale ou locale ou tout au moins de sa dilution face à un processus d'uniformisation.

Le terme de globalisation prend la forme d'un processus en marche des années 60 à nos jours.
C'est en premier lieu une expression anglaise qui fait référence à la façon globale de concevoir la gestion d'une entreprise (pas de référence au globe terrestre). Cela sous-entend la capacité à produire au plus bas prix et la vente du même produit partout dans le monde

A rattacher au concept de globalisation l'évocation de village global de McLuhan (médiologue canadien) dans les années 60 qui démontre comment, par le biais de la diffusion des images certains événements -guerres- deviennent des spectacles à l'échelle mondiale.

Dans les années 80 Théodore Lewit reprenant le thème de la gestion des multinationales réutilise le terme de globalisation afin de désigner la convergence des marchés dans le monde entier divisé en grandes régions. Dans les années 90 l'économiste Kenichi Ohmae élargit le concept pour désigner le nouveau mode de gestion des multinationales. Elles doivent raisonner à l 'échelle mondiale pour l'ensemble de la chaîne de création de la valeur (recherche-développement, production, marchandisation…).

Le terme de globalisation débouche sur une troisième définition : un processus par lequel les firmes multinationales cherchent à redéfinir les règles énoncées par les états-nations.
Ce processus aboutit au passage à une macro-économie. Emergent de nouveaux rapports internationaux par l'harmonisation des politiques économiques des Etats-nations et la constitution de régions économiques " homogènes ".

Le processus en marche que constitue la globalisation aboutit en dernier lieu à la naissance d'une économie globalisée dans laquelle les économies nationales, soumises à des règles fixées à l'échelle internationale ne sont plus pensées à l'échelle des Etats-nations mais plus à l'échelle d'entités régionales ou urbaines. (Voir le cas de Lorient).

Le concept de mondialisation autorise différentes approches.

La mondialisation doit en effet être vue en tant que processus historique.

Mise en place d'une internationalisation des échanges, d'interdépendances des économies (temps long de l'histoire).

Principes en jeux :
-principe d'accumulation (mis en évidence par la pensée marxiste)
-principe d'innovation (Schumpeter/ " destruction créatrice " )
-principe d'élargissement de l'aire des marchandises.

De là découle le constat que le capitalisme a donc une capacité d'auto-reproduction, visible :
-dans sa capacité à intégrer des individus acteurs ou institutions au coeur du monde marchand, ainsi qu'à répondre au besoin de travailler de dépenser, de consommer des uns et des autres, mais aussi
-dans sa capacité à intégrer les critiques du capitalisme (transformation des techniques de management -autonomie, responsabilisation…- nées d'attentes des années 60).

Le rôle de l'éthique protestante est fondamentale (Max Weber) : ascèse, épargne, éthique du travail, de l'effort consenti.

On aboutit alors selon Wallerstein à la constitution d'un système monde basé sur :
-une division du travail
-la multiplication des échanges internationaux.

Toute chose devient marchandise : " économisation du monde " à l'exemple du droit de polluer repris lors de la conférence de Kyoto.

La concurrence ainsi créée à l'échelle mondiale invite à se pencher sur les notions de centre-périphérie (dominant-dominés dans la pensée marxiste) visible au travers de l'analyse des empires coloniaux et de l'économie coloniale au XIXe siècle.

A la veille de la Première guerre mondiale, existe une économie mondiale : l'économie monde européenne est quasi totale sur la planète.

Un seul modèle demeure aujourd'hui en terme de libéralisme et intégration des économies

L'économie contemporaine devient globale :
-une unité dans l'espace : le monde (effondrement du bloc de l'est : élargissement de l'aire d'expansion).
-une unité dans le temps : nouveaux moyens de communiquer.

Des économistes défendent le libéralisme (Friedman) relayés par la pensée politique anglo-saxonne. De là découlent de nouvelles règles en terme de libéralisation des échanges :
-Accords de Bretton woods (FMI, GATT)
-Création de marchés régionaux : CEE, MERCOSUR…)
-Globalisation financière (processus de libéralisation quasi complète des échanges de capitaux depuis le début des années 80)
-IDE : accélération des échanges depuis les années 80.
-Stratégie évolutive des firmes multinationales en terme 
  d'approvisionnement (ex. Dunlop/ Total)
  de marché
  de rationalisation de la production globale (quelques firmes seulement ont une réelle stratégie globale -penser l'ensemble des activités à l'échelle mondiale- ex Toyota ou ABB).

Cependant face à cette économie devenue globale se heurte une volonté planétaire d'en dénoncer les abus.

La Terre-patrie (E. Morin) : l'émergence d'une conscience citoyenne planétaire. Selon E. Morin une " ère planétaire " est possible par la multiplication des outils de communication. Une " Terre-patrie " s'organise autour de 3 thèmes :
-une identité commune (nature humaine),
-des ancêtres communs (études préhistoriques )
-une communauté de destin (questions environnementales).

De cela découle :

*le concept de développement durable : selon Brundtland en 1987 : " le développement durable répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs ". Différents sommets et conventions ont cherché à freiner l'impact des activités humaines sur l'environnement :
-au sommet de Rio (1992) : 3 conventions ont été élaborées :
pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre + protocole de Kyoto (1997),
sur la diversité biologique,
sur la désertification -signée en 1994-.

Cependant les Etats-Unis, grand pollueur ont refusé de ratifier Kyoto. La Russie l'a fait en octobre 2004.
En tout cas l'abandon de l'idée d'une agence mondiale de surveillance semble démontrer que le développement durable se joue peut-être plus à l'échelle des collectivités locales. Il faut " penser globalement mais agir localement ".

*une dénonciation du capitalisme
L'espace mondial est un instrument au service du développement économique et de société. On peut alors parler d'économisation du monde dans le cadre d'un capitalisme global. S. Latouche auteur de Les dangers du marché planétaire, presses de Sciences-po, 1998, souligne alors combien " le politique se trouve totalement absorbé dans l'économique. " Ne va-t-on pas chez certains anglo-saxons comme Lawrence Summers jusqu'à penser que certains pays sous-développés d'Afrique sont sous-pollués; " la qualité de l'air y [étant] d'un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles et Mexico ".

L'économie devenue globale suscite nombre d'interrogations et de débats, les géographes en proposent une lecture particulière.

II Mondialisation et géographie

Le bouclage du monde

O. Dollfus considère la mondialisation comme un " double-bouclage " du monde :
*un monde horizontal, le monde des hommes est sphérique, fini, borné
*un monde vertical : des relations de plus en plus intenses se nouent entre les différents niveaux géographiques.

L'espace monde est un espace de transaction de l'humanité toute entière qui s'est étendu à la planète, accompagné par l'articulation de plusieurs données : -le développement considérable des moyens de transports et de communication -de nouvelles règles juridiques -la diffusion de nouvelles idéologies (justification des actions menées) -les progrès dans les connaissances.
Emerge alors un nouvel espace-monde " hétérogène " car constitué d'archipels inscrits :

-dans une logique internationale : il s'agit ici des relations officielles entre états
-dans une logique transnationale : c'est le monde des flux de toute nature qui " ignore " les frontières.

Actuellement la deuxième logique l'emporte.

A la lumière de ces transformations, les concepts géographiques de représentations, identités, espace vécu, territoire, doivent être redéfinis.

Redéfinition des lieux les uns par rapport aux autres

*Ré-articulation des échelons local/global

Une relecture des articulations entre l'échelon du global (l'état, le monde) par rapport au local (l'homme, le quartier, la commune, le lieu) apparaît nécessaire. Le local, échelle de notre vie quotidienne, comprend plusieurs territoires : " nous sommes pluriterritorialisés -résidence, travail, vacances, vie culturelle… ", ce qui n'est pas sans entraîner des problèmes de gestion de l'espace (concurrence entre ces espaces).

Ce niveau local influe sur le niveau global. C'est pourquoi, même si le niveau local donne l'impression d'être parfois dépossédé au profit du global de son pouvoir d'agir, on constate en réalité une affirmation de cet échelon local : promotion des territoires, rôle des collectivités territoriales ; réaffirmation des identités régionales…

La nécessité de repenser les relations entre niveau global et local aboutit à une démarche systémique, qui permet de reconsidérer l'empilement des échelles .

*Reconsidérer l'empilement des échelles

Le mouvement " d'aller-retour entre le global et le local " fait évoluer le système global. A titre d'exemple si la question de l'effet de serre et de ses conséquences sur la planète ont été mises en évidence à l'échelle mondiale, c'est au bien au niveau du local que des changements en terme de protection de l'environnement peuvent s'opérer. Pour autant l'échelon local reste sous la dépendance de l'échelon global.

Dans cette approche l'espace mondial est de plus en plus présenté comme un réseau : les villes représentant les nœuds de ce réseau .

Nouveau rapport à la proximité ou fin de la géographie ?

*de nouvelles métriques : opposition territoire/réseau

Le réseau est devenu un mode de représentation privilégié des faits géographiques. Il s'impose comme une nouvelle façon de penser l'organisation de l'espace, en opposition à l'espace des lieux . Pour Jacques Lévy, le développement en réseau ne signifie nullement l'affranchissement de la distance mais plutôt la mise en œuvre d'autres manières de la mesurer, d'autres métriques.
Cependant la dispersion des activités -de production notamment- à travers le monde suscite chez les acteurs économiques un
besoin de coordination qui s'opère par le biais de la métropolisation.

*de la proximité géographique : la métropolisation

Elle prend la forme d'une concentration des grandes entreprises dans certains quartiers des métropoles qui deviennent ainsi des espaces de commandement du système-monde -villes globales-. La ville apparaît comme un commutateur, un lieu de connexions.
Reliées entre elles ces villes globales parfois dissociées du reste de l'espace national (voir le décalage lors de la réelection de G .Bush entre votes urbains et ruraux) fonctionnent entre elles dans un archipel métropolitain mondial.
Si la territorialisation des activités économiques est identifiable au cœur des grandes métropoles, pour autant les effets de la mondialisation des économies sont sujets à débat.

*mondialisation et territorialisation des activités économiques

Deux visions divergentes s'opposent concernant le lien entre mondialisation et territorialisation des activités économiques :
-vision anglo-saxonne homogénéisante, c'est la métaphore du " village global " du canadien McLuhan : tous les espaces (locaux, régionaux, nationaux..) sont entraînés vers un système économique unique .
La mondialisation est comparable à une force exogène qui s'exerce sur tous les espaces.

Cette première vision rejoint l'idée d'une " fin de la géographie " évoquée notamment par B. Badie qui s'interroge sur la fin d'un territoire particulier celui de l'état-nation. Mais il s'agit plus ici d'un modèle politique d'organisation d'un territoire. En conclusion il nuance son propos en définissant cette fin des territoires non comme une abolition des espaces mais plutôt comme une réévalution de leur rôle.

- vision hétérogénéisante : dans ce cas émergent des régions, des espaces qui ont leur propre stratégie de développement local. Cette deuxième vision trouve appui chez ceux qui soutiennent un retour en force des territoires -G. Benko ; A. Lipietz ; B. Pecqueur-.

Le territoire est une construction, produit de l'histoire que reconstitue et déforme, au fil de ses pratiques et de ses représentations, chaque acteur social. Le territoire peut aussi être comparé à une aire émotive renfermant une culture et un passé propres, des pratiques religieuses, artistiques particulières. Le territoire ne se réduit pas à des limites lisibles sur la carte.

Il apparaît clairement que l'approche territoriale est fonction des espaces culturels puisque ces deux approches traduisent deux visions du monde, deux façons de vivre l'espace, l'une anglo-saxonne, l'autre plus européenne.

De ces changements induits par la mondialisation naissent de nouvelles politiques d'aménagement.

*nouvelle donne pour les territoires

Les facteurs de localisation des entreprises continuent à intégrer la notion de compétitivité mais elles en ajoutent et notamment celle de l'image renvoyée par l'espace occupé. Les régions réalisent dans ce domaine de gros efforts qui traduisent notamment la volonté d'un marquage de l'ancrage social et culturel régional (le futur logo breton pourrait faire réapparaître l'hermine).
Mais l'essentiel réside surtout dans la volonté en terme d'aménagement du territoire actuel de renforcer le développement local .

Le développement local est le nouveau paradigme de l'aménagement du territoire. La France entrée dans le processus de décentralisation est directement concernée par la réflexion menée sur le développement local du fait de la complexité de gestion des territoires qui la composent. La notion de gouvernance apparaît comme la solution possible.

*La notion de gouvernance

-Définition du mot :

Ce terme anglo-saxon diffusé à partir des années 90, a trouvé sa place depuis une quinzaine d'années dans le discours des sciences-politiques et est utilisé notamment dans l'analyse des processus gouvernementaux de certains états africains. Il est de plus en plus transposé dans l'analyse de la gestion des villes. En France, comme cité précédemment la notion de gouvernance intervient dans l'étude de la gestion de territoires dont le pouvoir s'est accru à la suite du phénomène de la décentralisation. Il s'agit là aussi notamment de la ville qui deviendrait un acteur politique, économique et social .

Au-delà de la ville la notion de gouvernance combine l'action de plusieurs acteurs : l'Etat ; les institutions territoriales locales…Les prises de décision s'appuient sur une variété d'acteurs qui comprend également le citoyen, habitant, consommateur qui souhaite prendre part aux débats locaux.
Ces nouvelles formes de prise de décision qui consultent la population s'inscrit dans ce que F. Ascher définit comme le meta-urbanisme .
La multiplicité des acteurs dans le cadre du développement local est au cœur de la définition de la gouvernance.
Pour F. Gourlay la gouvernance se définit comme : le mode de coopération établi entre les différents acteurs-décideurs d'un territoire donné, qui permet l'élaboration et la mise en place, ou non, d'une stratégie développement local. Elle est un des fondamentaux du développement local.

-Gouvernance et développement local

La gouvernance qui peut être reliée à la capacité à s'adapter et à réguler est admise comme un facteur déterminant de développement local. Cette régulation est vue par B. Pecqueur comme la capacité d'un acteur économique à produire des règles en harmonie avec les règles produites à un échelon supérieur. Au centre de la régulation, trois éléments jouent dans le processus de développement : l'innovation, l'adaptation, la réglementation.

Le cas lorientais étudié par F. Gourlay dans sa thèse , a permis d'illustrer cet exposé consacré à la mondialisation qui redéfinit et recompose les territoires. À l'échelle de Lorient, ville moyenne maritime, c'est tout le système productif local qui se trouve bouleversé par le phénomène de mondialisation. Ce changement profond induit une mise en valeur de la notion de gouvernance territoriale.