Retour à la page d'accueil La justice et l'argent suite suite
De la vénalité à la gratuité
 

Dans la nuit du 4 août 1789, l'Assemblée nationale constituante abolit "la vénalité des offices de judicature" dénoncée par les cahiers de doléances. Elle décide que la justice sera rendue gratuitement, c'est-à-dire "sans épices". Ces termes méritent quelques explications.
Dès le XVe siècle, certains magistrats (nommés par le roi) ont l'idée d'abandonner leur charge contre finances en faveur d'un successeur, qu'ils font agréer par le roi. C'est un moyen pour se procurer de grosses sommes d'argent, car le droit de rendre la justice est un honneur qui vaut cher. Somme toute, la monarchie trouve le procédé intéressant et l'utilise pour son propre compte : en 1522 s'ouvre le " Bureau des parties casuelles", qui vend publiquement les charges et offices vacants au profit du Trésor royal. En 1567, le roi accorde officiellement aux titulaires des charges le droit de les céder en partageant, avec lui, le produit de la vente. En 1604, les charges deviennent héréditaires, contre le versement d'une rente annuelle au Trésor. Par le fait même, les magistrats sont inamovibles, c'est-à-dire qu'on ne peut plus les révoquer (sauf en cas de faute grave). La magistrature est devenue un "produit négociable", c'est ce qu'on appelle la vénalité des charges et des offices.
Après la mort de Colbert en 1683, le roi va multiplier les offices et les charges inutiles, dans le seul but de les monnayer, solution facile pour remplir les caisses de l'Etat. Pour devenir juge, procureur ou conseiller, il suffit d'avoir vingt-cinq ans (mais il est possible d'obtenir une dispense d'âge), de passer un examen portant sur les connaissances juridiques du candidat (mais d'un niveau ridiculement bas), et enfin d'être riche, car les charges atteignent des prix considérables : la plus prestigieuse, celle de président "à mortier" au Parlement de Paris vaut l'équivalent de plusieurs millions de francs actuels.
Paradoxalement, les traitements alloués aux magistrats sont tout à fait insuffisants. Aussi ont-il pris l'habitude d'accepter les cadeaux offerts par des plaideurs reconnaissants : d'abord des dragées et des confitures achetées chez l'épicier, d'où le nom d'épices, ensuite des sommes d'argent, que les magistrats finissent par exiger. Enfin, un édit de 1669 fixe le montant des épices et ordonne qu'elles soient payées " de préférence à toute autre dette ".
Les constituants jugèrent scandaleux de mêler ainsi la justice et le profit et décrétèrent que la justice serait gratuite pour tous.

D'après Dossier Justice, Bordas, 1981

Dernière mise à jour : 28 octobre, 2001   Bouton de navigation