INSEE Première n° 458 - LA POPULATION IMMIGRÉE
Le résultat d'une longue histoire
Fabienne Daguet et Suzanne Thave
Département de la démographie, Insee
France est un pays d'immigration ancienne. Ce sont essentiellement les besoins de main-d'uvre qui ont suscité les deux grandes vagues d'arrivées du XXème siècle, dans les années vingt et les années soixante. La part des immigrés dans la population totale a atteint 7 % en 1931, a ensuite baissé, puis est remontée à ce niveau en 1968 avant de se stabiliser. Les immigrés forment une population plutôt adulte et masculine. Les enfants y sont peu représentés puisqu'un immigré est nécessairement né à l'étranger. C'est une population très hétérogène par l'ancienneté des vagues d'arrivée, la variété des motifs d'entrée, la diversité des pays d'origine. Les Européens y sont toujours majoritaires.
Par convention, les immigrés sont les personnes résidant en France et nées étrangères à l'étranger, qu'elles aient ou non acquis la nationalité française. La population immigrée évolue par les entrées et les sorties du territoire, et les décès. Les motifs d'entrée en France sont divers : immigration de travail, regroupement familial, demande d'asile ...
L'immigration n'est pas un phénomène récent. Au début du siècle, la France comptait déjà environ un million d'immigrés, soit près de 3 % de la population totale, avec une légère prédominance masculine. Cette proportion a crû fortement jusqu'en 1931 par suite d'une entrée importante de main-d'uvre : elle a atteint 8,2 % pour les hommes mais seulement 5,1 % pour les femmes. Les parts respectives des hommes et des femmes immigrés dans la population totale se sont ensuite infléchies pour remonter de 1946 à 1975. Cette année-là, la France comptait 3,9 millions d'immigrés. A partir de 1975, cette population a connu une lente croissance en effectif, jusqu'à 4,2 millions en 1990. Mais sa part dans la population totale est restée stable. Elle est, en 1990, un peu plus élevée qu'en 1931 : 7,4 % contre 6,6 % (graphique 1). L'écart entre hommes et femmes s'est réduit en raison de l'essor du regroupement familial.
Une vieille histoire
La longue tradition d'immigration qui caractérise la France est due essentiellement à la baisse de sa fécondité, qui a débuté dès le milieu du XVIIIe siècle. Il en résultait une faible croissance démographique. La main-d'uvre devenait insuffisante pour un pays qui s'industrialisait sans pouvoir utiliser massivement la population rurale. Aussi, dans la seconde moitié du XIXème siècle, la France était déjà un pays d'immigration. La législation sur la nationalité, en alliant droit du sol et droit du sang, avait d'ailleurs pris en compte la contribution des étrangers au peuplement du pays. La position de la France contrastait avec celle de la plupart des autres pays européens, qui connaissaient fécondité élevée et émigration. Cette dissemblance a duré jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.
Au XXème siècle, les plus forts courants migratoires, de 1920 à 1930 et de 1956 à 1973, ont correspondu aux périodes de croissance économique et de pénurie de main-d'uvre. Les premiers essais de recrutement collectif remontent à 1908. L'Etat est intervenu pour la première fois en 1915, pour compenser la mobilisation. A la fin de la guerre, la population active était amputée des 1,4 million d'hommes jeunes tués et des invalides. Aussi les années vingt ont-elles été marquées par une immigration étrangère massive. La France est devenue alors le second pays d'immigration au monde après les Etats-Unis et le premier par rapport au nombre d'habitants. De 1919 à 1930, le gouvernement français a conclu des conventions d'immigration avec plusieurs pays frontaliers et d'Europe centrale, mais une grande partie des arrivées a été assurée par des organismes privés. La France a servi aussi d'asile à un grand nombre d'étrangers. L'effectif des immigrés a atteint un maximum en 1931. La crise économique des années trente a fortement ralenti l'immigration et provoqué des retours. En 1932, plusieurs lois et décrets ont rendu plus difficile l'entrée de travailleurs étrangers. L'immigration a repris de 1936 à 1939, en raison surtout de l'arrivée des réfugiés espagnols. Ensuite, la Seconde Guerre mondiale a provoqué à son tour de nombreux départs.
A partir de 1945, afin de pallier l'insuffisance de main-d'uvre à laquelle se heurtait l'économie en reconstruction, puis en pleine croissance, l'Etat a encouragé officiellement l'immigration, mais a souhaité mieux la contrôler. En 1946, l'Office national d'immigration (ONI) a été créé pour recruter et introduire des travailleurs étrangers et éventuellement leur famille. Un peu plus tard, en 1952, la France signait la convention de Genève de 1951, à l'origine de la pratique actuelle de l'asile, et créait l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). L'OFPRA reçoit les dossiers des étrangers entrés en France au titre de demandeurs d'asile, attribue la qualité de réfugié et assure leur protection. De nombreux immigrés sont entrés en dehors de l'ONI et ont fait régulariser leur situation postérieurement. De 1965 à 1968, 80 % des introductions de travailleurs par l'ONI sont des régularisations. Soutenue par les entrepreneurs, l'immigration, qui avait repris dès 1945, a acquis une nouvelle vigueur de 1956 à 1973. Le niveau atteint par l'effectif des immigrés en 1931 a été dépassé au recensement de 1962 où il approchait les trois millions.
En juillet 1974, préoccupé par le ralentissement de la croissance économique et soucieux de limiter le nombre des étrangers, le gouvernement décida l'arrêt officiel de l'immigration hors droit d'asile, sauf dans le cadre du regroupement familial et de demandes spécifiques émanant d'employeurs. En fait, l'entrée de travailleurs, bien que freinée, ne s'est jamais tarie et l'aide au retour a donné des résultats limités. Depuis 1975, c'est désormais l'immigration de regroupement familial qui prédomine dans les statistiques de l'ONI devenu OMI (Office des migrations internationales) en 1987.
Une majorité d'immigrés d'origine européenne
Les créateurs de l'ONI s'attendaient à une immigration européenne. Si effectivement de nombreux immigrés sont arrivés d'Italie, la migration d'Algérie a pris une place importante parce que, jusqu'en 1968, elle n'était pas freinée par des démarches administratives.
En 1962, les originaires d'Italie représentaient le premier contingent d'immigrés avec 32 % de cette population. Il se classait devant celui des migrants d'Espagne, d'Algérie et de Pologne. Depuis, son effectif a diminué, mais il est resté le plus important jusqu'en 1975. Les effectifs se sont réduits aussi pour les immigrés de Pologne puis d'Espagne, tandis que s'ouvrait l'éventail des origines avec le Portugal, le Maroc, l'Afrique subsaharienne et l'Asie du sud-est.
En 1990, arrivent en tête les immigrés du Portugal, puis ceux d'Algérie, d'Italie, du Maroc et d'Espagne. Ces cinq pays représentent 60 % de la population immigrée. Si la part des migrants en provenance des pays en développement s'accroît, avec une forte progression des originaires de Turquie, d'Afrique Noire et d'Asie, ces communautés restent minoritaires. En fait, on recense encore plus de 50 % d'immigrés d'origine européenne.
Plutôt des hommes jeunes
Globalement, les courants migratoires se sont développés suivant un schéma classique : à une immigration de main-d'uvre composée en majorité d'hommes adultes, venus seuls, s'est ajoutée, avec un décalage de plusieurs années, une immigration de regroupement familial, composée pour l'essentiel de femmes et d'enfants. Ainsi la structure par âge des immigrés se distingue de celle de l'ensemble de la population : elle est davantage masculine et adulte. C'est en 1931 que les hommes ont été proportionnellement les plus nombreux : 149 hommes pour 100 femmes. Le rapport est moins élevé depuis 1936, et il a encore diminué à partir de 1974, avec la place du regroupement familial et le ralentissement de l'immigration de travail : en 1990, on ne compte plus que 108 hommes pour 100 femmes.
Depuis 1962, année la plus lointaine pour laquelle on peut comparer les effectifs par âge détaillé, les grandes caractéristiques de la population immigrée restent les mêmes. Le creux à la base de la pyramide jusqu'à 25 ans est compensé par un renflement dans les âges adultes jusqu'à 75 ans.
Par définition, la population immigrée comporte peu d'enfants, si ce n'est ceux qui sont venus accompagner ou rejoindre un parent migrant. En 1962, la présence des moins de 20 ans tient à l'arrivée récente d'originaires d'Italie, de "Français musulmans" d'Algérie et de réfugiés espagnols venus avec leur famille. En 1990, elle correspond au regroupement familial permanent depuis les années soixante-dix, ce qui explique l'élargissement très régulier de la pyramide d'un âge à l'autre.
Avec le ralentissement de l'immigration permanente, la population immigrée masculine a vieilli : en 1962, le renflement le plus important de la pyramide concernait le groupe d'âges de 25 à 42 ans. En 1990, il se situe dans la tranche d'âges de 40 à 44 ans (graphique 2). L'évolution des âges où les femmes sont le plus représentées est opposée : en 1962, c'est autour de 40 ans qu'elles étaient les plus nombreuses et, en 1990, de 30 à 40 ans. En 1990, la part des personnes de 25 à 54 ans est beaucoup plus forte parmi les immigrés que parmi l'ensemble des individus résidant en France : 55 % contre 41 %. En revanche, les proportions des plus de 60 ans sont semblables dans les deux populations.
Le rapide rétrécissement après 45 ans pour les hommes et 40 ans pour les femmes peut s'expliquer par les décès et les sorties du territoire, dont les retours au pays. Dans les âges élevés, la pyramide s'enfle du côté des femmes, dont la durée de vie est plus longue. Ces femmes sont essentiellement originaires d'Italie et des pays de l'Europe de l'est. Les retours au pays ont en effet plus concerné les hommes seuls.
La population immigrée est la résultante de vagues d'immigration successives. L'ancienneté d'installation, la variété des origines, les diverses procédures d'entrée donnent à chaque sous-population un profil démographique particulier. La structure de la population immigrée est donc la juxtaposition de structures très différentes. En 1990, par exemple, les moins de 55 ans sont 38 % parmi les originaires d'Italie, mais entre 90 et 95 % parmi ceux provenant de l'Afrique hors Tunisie et Algérie, d'où la migration est récente.
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Source : cédérom "Tableaux de l'économie Française" (TEF) - Edition 1999 et 2001- INSEE - CNDP - CRDP Languedoc-Roussillon